«Critique de la raison nègre», par Achille Mbembe

Couverture du livre "Critique de la raison nègre", d'Achille Mbembé.
© Editions La Découverte

Dans son dernier essai, Critique de la raison nègre, paru le 3 octobre aux éditions La Découverte, l’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe propose d’en finir avec la notion de race. Un ouvrage polémique qui propose à l’Occident comme à l’Afrique une autre posture sur la différence.

Achille Mbembe, 56 ans, s’impose comme « le » penseur actuel sur les questions africaines, qu’il s’agisse de démocratie, de rapport au pouvoir, à l’autre ou au reste du monde. Installé en Afrique du Sud, cet historien et philosophe camerounais écrit régulièrement des essais percutants, ainsi que des notes sur le blog de l’écrivain congolais Alain Mabanckou.

Son dernier ouvrage, Critique de la raison nègre, fait écho au plus célèbre ouvrage d’Emmanuel Kant, le philosophe allemand. Publié en 1781, Critique de la raison pure porte sur les limites de la rationalité. Achille Mbembe s’attaque à l’un des soubassements du monde occidental : la pensée de l’altérité et de la différence en termes de race, pour mieux justifier des rapports de domination et d’exploitation qui ont culminé avec la traite négrière, la colonisation et l’apartheid. Une vision qu’il compare à un « délire », une « folie » qui a mené à bien des catastrophes dans l’histoire récente de l’Europe.

La « raison nègre », sous sa plume, désigne à la fois « des figures du savoir, un paradigme de l’assujettissement, un modèle d’extraction et de prédation »… Bref, « une grande cage qui a pour châssis la race ». Ou encore « un puits aux fantasmes » dont il propose surtout de sortir.

Pour en finir avec la race

Cet ouvrage fait suite à ses premières réflexions sur « l’afropolitanisme », un concept de son invention. Une nouvelle voie que l’on espère ouverte et destinée à tous, et pas seulement limitée à l’esquisse d’une nouvelle identité « noire », qui dépasserait le panafricanisme des pères des indépendances et la négritude chère à Senghor et Césaire. L’auteur proposait dans son avant-dernier ouvrage, Sortir de la grande nuit, de se libérer de la définition coloniale de l’autre, marquée par le racisme, mais aussi de se défaire d’une idée de la « différence » qui voit les Noirs intérioriser la « raison nègre », comme le dénonçait déjà en 1952 le psychiatre martiniquais Franz Fanon avec Peau noire, masques blancs. Son objectif : adopter une autre « position culturelle et politique sur la nation, la race et la différence en général ».

Comment faire ? Avant d’esquisser les voies et les contours de son « afropolitanisme », qui fera l’objet de son prochain essai, l’auteur s’applique d’abord à déconstruire. C’est tout l’objet de Critique de la raison nègre. Il revient sur l'invention du mot et du concept de « nègre », si présent dans l'imaginaire européen. « L’homme-marchandise, l’homme-métal, l’homme-monnaie », répète-t-il à chaque chapitre. Le seul homme de l’histoire à avoir été réduit à l’état d’objet a donné lieu à une construction historique qui n’a pas cessé d’évoluer. Or, tout est en train de changer – et pas seulement parce que l’apartheid, le dernier système légal de ségrégation raciale, a été officiellement aboli en 1991 en Afrique du Sud.

« L’Europe n’est plus le centre de gravité du monde », constate ainsi Achille Mbembe. Avec la marginalisation du vieux continent et l’essor des pays émergents dans un monde à la fois global et néo-libéral, faut-il s’attendre à la fin du racisme post-colonial ? À l’idée même de race nègre ? Ou au contraire se préparer à d'autres modes d’exclusion ?

Réparation « symbolique »

Achille Mbembe évoque la possibilité d’un « devenir-nègre du monde », qui engloberait toute l’humanité marginalisée dont l’économie mondiale n’a pas besoin. Mais il ne veut pas perdre espoir. Il trace un autre chemin, avec un épilogue intitulé : « Il n’y a qu’un seul monde ». Là encore, le philosophe part du simple constat qu’il n’y a qu’une seule humanité, pour ensuite expliquer comment les sociétés traditionnelles africaines, avec leurs rituels, s’efforçaient de relier l’homme à la nature, de « réparer » l’environnement pour les dégâts causés par l’agriculture, tout en assurant la « durabilité » de l’existence humaine...

« Pour construire ce monde qui nous est commun, il faudra restituer à ceux et celles qui ont subi un processus d’abstraction et de chosification dans l’histoire la part d’humanité qui leur a été volée », affirme l’auteur. Il n’entre pas dans la polémique sur les réparations financières, demandées en vain par les descendants des victimes de la traite, notamment aux États-Unis. Il parle plutôt d’une réparation « symbolique », au sens psychologique du terme. Il n’en précise pas, cependant, les modalités pratiques, même s’il appelle de ses vœux « un monde débarrassé du fardeau de la race, et du ressentiment et du désir de vengeance qu’appelle toute situation de racisme ». Cette réparation pourrait bien commencer par la lecture de cet essai. Un livre qui remet en question beaucoup d’idées toutes faites, et permet déjà une prise de conscience sur le chemin qui reste à parcourir.
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Critique de la raison nègre, par Achille Mbembe. Paris, La Découverte, 2013. 267 pages. 21 euros.