RCA: Bossangoa, là où la peur règne encore


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Plus de six mois après le renversement de François Bozizé par les forces de la Seleka, l’autorité de l’État tarde à se rétablir en Centrafrique. Si la situation semble commencer à se stabiliser à Bangui, l’intérieur du pays reste sous la coupe des forces de la Seleka, pourtant officiellement dissoutes. Les populations manifestent cependant de plus en plus leur exaspération, au risque de s’en prendre à des civils qu’elles estiment proches des ex-rebelles. La région de Bossangoa en a fourni un cas extrême ces dernières semaines, avec les attaques de groupes d’auto-défense, les « anti-Balaka », contre des positions de la Seleka, mais aussi contre des populations civiles musulmanes.

Elles vivent là, à même le sol. Les populations chrétiennes de Bossangoa se sont installées dans un labyrinthe de cours et de couloirs qui passe du petit séminaire au presbytère. 37 000 personnes sont entassées sur les quatre hectares de la mission catholique.

« Nous sommes venus ici parce que les militaires Seleka ont fait du mal dans notre quartier, explique une femme. Ils ont tué des gens, brûlé les maisons, c’est pour cela que nous avons fui pour nous réfugier chez les prêtres. Mais on vit mal… On est en danger. On n’a pas de quoi manger. On est comme des animaux ! C’est trop ! On en a marre ! »

Plus loin, dans la mission catholique, c’est un homme à l’air épuisé qui témoigne, la voix tremblante : « Notre situation est tellement critique. Nous sommes tellement souffrants avec nos enfants, nos femmes. La population est prise en otage ! »

Avec une telle concentration de population sur un si petit espace, la vie s’est réorganisée comme elle le pouvait. On trouve pêle-mêle des tentes, des petits commerces, des animaux qui courent au milieu des eaux usées, des enfants qui jouent. De quoi faire craindre à l’abbé Michel Ningando, le responsable de la Caritas locale, l’émergence de problèmes sanitaires : « Le gros problème, dit-il, c’est un problème d’hygiène. Les gens urinent et font caca partout, alors on a peur du choléra ». Les humanitaires aident l’évêché à construire des latrines pour réduire les risques d’épidémie.

« La population est prise en otage ! »

À Bossangoa comme dans tant d’autres préfectures du pays, l’État centrafricain n’a pas ou n’a plus d’existence. Il n’y a plus d’administration, plus de force de l’ordre. C’est un officier de la Seleka qui dirige les lieux. À Bossangoa, il s’appelle Issa Israël Abdoulaye et vient tout juste d’entrer en fonction. Son prédécesseur a été appelé par le pouvoir central à d’autres fonctions au vu de son comportement vis-à-vis des civils.

Installé sur un tapis au quartier général de la Seleka à Bossangoa, le visage à demi éclairé par la lumière du jour, le « général » Issa Israël Abdoulaye promet en langue sango la fin de l’impunité de ses hommes. Il appelle les populations chrétiennes à rentrer chez elles. Mais il peine à convaincre.

Les hommes hésitent toujours à sortir de la mission catholique, de peur d’être considérés comme des membres des « anti-Balaka », les groupes d’autodéfense, et d’être malmenés par les ex-rebelles. Ce sont les femmes et les enfants qu’on voit partir aux champs, bassines sur la tête, pour assurer l’approvisionnement de la communauté.

Mais la peur se trouve également chez les populations musulmanes de Bossangoa. 2 000 personnes sont regroupées à l’école Liberté. Elles aussi disent avoir été victimes d’attaques. « Toutes ces personnes fuient la guerre que mènent les anti-Balaka, les ex-FACA [militaires de l’ancienne armée centrafricaine, ndlr] et les anciens de la Garde présidentielle contre les musulmans, assure l’imam du village de Zéré, Zaccaria Makaïl. Ils viennent dans les villages, ils tuent les gens, brûlent leurs maisons et prennent leurs biens ».

Zéré, histoire d’une destruction

Zéré. À 25 kilomètres de Bossangoa sur la route de Bouca. Le village résume à lui seul la complexité des conflits qui se nouent dans cette province de l’Ouham. Des dizaines de maisons ont été incendiées. Chrétiens et musulmans pleurent leurs morts et rejettent la faute sur l’autre. Le cycle des violences et des représailles a réussi à détruire toute la localité en quelques mois. La population a dû fuir en brousse ou en ville.

L’évêque de Bossangoa, Monseigneur Nestor Nongo Aziagbia, rappelle que le premier passage des Seleka à Zéré date du 20 mars 2013. Un premier passage qui n’a pas été suivi de grands dégâts. « Mais après le changement de régime à Bangui, poursuit-il, les Seleka se sont déployés un peu partout et les éléments qui étaient basés à Bossangoa n’ont cessé de commettre des exactions dans les villages environnants ». Y compris Zéré.

Au mois de mai, une partie du village est déjà détruite, notamment le marché, par les ex-rebelles. En juin, les Seleka font une nouvelle descente, à la veille du marché hebdomadaire et suivant les indications d’un chef peul musulman de Zéré passent de maison en maison pour ramasser les récoltes de miel et de karité des paysans. Ils leur prennent également de l’argent et des bœufs.

« Les exactions qui perduraient, poursuit l’évêque, ont fait que la population autochtone non musulmane a décidé d’en découdre avec ce chef peul musulman qui a été assassiné avec toute sa famille ». C’est le début d’une spirale de représailles. Pour venger leur allié peul, les Seleka, descendent sur Zéré et brûlent de nouvelles maisons. La population s’en prend à son tour aux maisons de musulmans, associés à la Seleka. « Il ne reste plus rien de ce village aujourd’hui », se lamente l’homme d’Église.

Le long de la route qui relie Zéré à Bossangoa, la peur est encore présente. Les quelques civils qu’on croise sur les pistes fuient dans les hautes herbes dès qu’ils entendent des véhicules approcher. Les dix villages qu’on traverse, tout au long de ces 25 kilomètres sont déserts. Leurs habitants ont préféré fuir dans la brousse, dans des conditions de vie extrêmement difficiles.

Absence de l’Etat

Des rebelles de confession musulmane qui s’en prennent aux chrétiens. Des groupes d’autodéfense villageois qui se vengent sur les populations musulmanes. Assiste-t-on dans cette partie nord-ouest de la Centrafrique aux premiers signes d’une guerre de religion ?

Les tensions religieuses semblent être la conséquence de cette crise plus que son origine. Ce qui se passe à Bossangoa est avant tout alimenté par l’absence de l’État. Par le fait que cette région a été laissée entre les mains de rebelles qui ont pillé la population et qui l’ont brutalisée. C’est la rancœur des populations vis-à-vis de la Seleka, leur exaspération qui ont conduit à prendre à partie les musulmans en représailles, car la Seleka est constituée en quasi-totalité de musulmans.

Certains ont-ils soufflé sur les braises, notamment de l’étranger ? Les « anti-Balaka » ont-ils des liens avec l’ancien président François Bozizé et son entourage ? Ont-ils au moins une démarche politique ? Au-delà des accusations du nouveau pouvoir et des revendications de l’ancien, peu d’éléments permettent pour l’instant d’être affirmatif.

Premiers signes de résistance à la Seleka

On assiste en tout cas, avec ces événements, aux premiers signes de résistance organisée à la Seleka. Dans les mois qui ont suivi la prise de pouvoir, le 24 mars 2013, des incidents isolés ont bien été notés, mais cette fois-ci, les ex-rebelles doivent faire face à des actions collectives. Qui sont, au moins, le signe d’une exaspération croissante de la population face au comportement des nouveaux maîtres du pays.

Des accrochages entre jeunes civils et Seleka ont ainsi eu lieu à Bohong dans la préfecture de l’Ouham Pendé. Au sud, à Bangassou, dans la préfecture de Mbomou on a frôlé le pire ces derniers jours. Selon l’évêque de Bangassou, des jeunes, excédés par l’attitude de la Seleka, avaient installé des barrières aux sorties de la localité, ils s’étaient armés de machettes et de fusils traditionnels. Ils étaient prêts à en découdre avec les éléments de l’ex-rébellion qui eux-mêmes ont bien failli ouvrir le feu sur eux. Pour tenter de faire baisser cette tension, une délégation gouvernementale et de chefs religieux s’est rendue sur place.