Terrorisme au Sahel: «Al-Mourabitoune est l’organisation en devenir»


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L'an dernier au nord du Mali, les chefs jihadistes n'étaient pas d'accord sur la stratégie à suivre. C'est ce qui ressort de la feuille de route du chef d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), Abdelmalek Droukdel, que RFI et Libération ont retrouvée en février dernier à Tombouctou. Mais pourquoi ces désaccords ? Et quelles conséquences aujourd'hui sur le terrain ? Philippe Migaux, maître de conférence à Sciences Po Paris et chercheur sur les conflits asymétriques, livre son expertise.

RFI : Ce qui est frappant dans le document découvert par RFI et Libération, document rédigé en juillet 2012, c’est que le numéro un d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) apparaît comme un homme modéré. Il invite Abou Zeid, Mokhtar Belmokhtar, Iyad ag Ghali, à la flexibilité, à la douceur, à des concessions. Est-ce que c’est une posture nouvelle ou pas chez Abdelmalek Droukdel ?

Philippe Migaux : Non. Il faut rappeler que le printemps arabe a été d’abord un échec pour la communauté internationale qui n’avait pas su anticiper, et avait été un échec encore plus grand pour la mouvance al-Qaïda qui, en trente ans de jihad, n’avait pas su renverser un régime musulman, alors qu’en quelques semaines des armées ont pu faire chuter des dictateurs ( en Tunisie, en Libye, en Egypte, ndlr). L’idée était de surfer sur la vague des révolutions arabes pour s’associer les éléments les plus radicalisés et les déçus des nouveaux régimes. Cela a permis à Abdelmalek Droukdel de trouver des alliés sûrs en Tunisie et en Libye.

Abdelmalek Droukdel avait donc déjà, du temps du printemps arabe, tenu ce type de discours modéré pour séduire les populations ?

C’est exact.

Ce que nous apprend le document, c’est que Droukdel n’est pas content de ses principaux lieutenants, à savoir Abou Zeid, Mokhtar Belmokhtar, Iyad ag Ghali parce qu’ils n’ont pas réussi à garder les rebelles du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) dans leur camp, et qu’ils se sont disputés entre eux  ?

En effet, Droukdel avait déjà tenté avant la rébellion de 2012 d’instrumentaliser le MNLA, mais l’échec de cette tentative l’avait incité à s’appuyer sur un Touareg charismatique mais marginal, Iyad ag Ghali, qui avait fondé son propre mouvement Ansar Dine. Et Aqmi, en finançant Ansar Dine, en lui fournissant des combattants, en organisant sa propagande, s’en est servi comme paravent pour créer un émirat islamique au Mali. Les consignes de prudence de Droukdel qui visaient à la survie de cet émirat islamique du Mali n’ont pas été respectées. Ansar Dine a combattu le MNLA pour le marginaliser.

Alors que Droukdel voulait au contraire une alliance entre Ansar Dine et le MNLA ?

Tout à fait. Et Ansar Dine a détruit également des mausolées à Tombouctou et il s’est engagé dans une dynamique de conquêtes vers le Sud qui s’est concrétisée par l’offensive du 10 janvier 2013, ce qui a entraîné la riposte française.

Droukdel était-il contre la destruction des mausolées de Tombouctou ?

Bien sûr. Et en même temps, les différentes katibas d’Aqmi-Sud ont entretenu leur rivalité. Une partie de la katiba de Mokhtar Belmokhtar avait fait dissidence sous la nouvelle appellation de Mujao. Et Mokhtar Belmokhtar lui-même, en septembre 2012, a été chassé de l’organisation pour ses velléités d’indépendance.

Comme on le sait après, l’offensive jihadiste de janvier 2013 vers le sud du Mali, après l’intervention militaire française, le rapport de forces a complètement changé. Qu’est-ce qu’il reste aujourd’hui des groupes jihadistes au Mali ?

Les principales pertes ont été subies par les trois katibas d’Aqmi-Sud, puis par Ansar Dine. Alors que le Mujao et les katibas de Mokhtar Belmokhtar, elles, ont effectué une stratégie de non affrontement avec les troupes françaises et africaines. Aujourd’hui Ansar Dine représente une cinquantaine d’individus qui évoluent entre le Niger et la frontière algérienne.

Iyad ag Ghali, vivant, évolue toujours parmi eux ?

Il est toujours au milieu de ses troupes. Les trois katibas d’Aqmi-Sud sont réduites à 250 individus qui sont éparpillés entre le nord de Tombouctou et le massif de Timétrine. Par contre, la katiba de Mokhtar Belmokhtar et le Mujao se sont réunifiés dans une nouvelle structure appelée Al-Mourabitoune, les Almoravides, en référence à cette dynastie musulmane qui avait conquis une partie du nord-ouest de l’Afrique entre le Xè et XIIè siècle, à partir du Maroc. Ils sont environ 300 combattants, répartis en trois katibas qui se déplacent aujourd’hui entre Gao et le nord du Niger.

Parmi les combattants jihadistes dispersés au mois de janvier dernier, est-ce que certains se sont recyclés dans des groupements qui sont aujourd’hui politiquement plus présentables ?

Un certain nombre de jihadistes sont tentés de se donner une nouvelle virginité en rejoignant les nouveaux groupes engagés dans un processus de paix avec l’Etat malien, comme le Haut comité pour l’unité de l’Azawad [HCUA] ou le Mouvement des Arabes de l’Azawad [MAA].

Vous dites que ce nouveau mouvement des Mourabitounes de Mokhtar Belmokhtar est aujourd’hui le plus structuré, mais il est en compétition avec Aqmi. Est-ce que cette surenchère ne rend pas la menace terroriste encore plus forte ?

C’est exact. On peut dire que Al-Mourabitoune c’est l’organisation en devenir car une partie de ces éléments sont liés au trafic de stupéfiants. C’est cette organisation qui a réussi les attentats les plus spectaculaires : In Amenas en janvier en Algérie, l’attaque au Niger de la caserne d’Agadez et des structures d’Arlit le 23 mai, et l’attaque de la prison de Niamey le 1er juin. Son but est de créer une nouvelle organisation régionale en allégeance directe avec al-Qaïda centrale qui puisse développer le jihad dans le Maghreb, le Machrek et la bande sahélo-saharienne.

Pour cela, Al-Mourabitoune entretient des contacts en Tunisie, en Libye, au Soudan et même en Egypte où s’est créée récemment une nouvelle organisation, le Groupe des partisans de la maison sacrée, qui est essentiellement présente au Sinaï, mais qui en même temps a commis récemment deux attentats médiatiques et de grande importance au Nord : le tir de roquettes contre un cargo sur le canal de Suez le 3 septembre et la tentative d’attentat contre le ministre de l’Intérieur au Caire le 5 septembre.

Al-Mourabitoune a également des rapports étroits avec le mouvement Boko Haram au Nigeria dont les liens se sont distendus avec Aqmi qui lui reprochait de faire des attentats aveugles qui frappaient les populations musulmanes.

Qu’en est-il d’Aqmi aujourd’hui ?

Aqmi manque d’argent et essaie actuellement de créer un nouveau front au Maghreb en montant des alliances avec des structures opérationnelles en Tunisie, les mouvements Ansar al-Charia, les partisans de la loi islamique. En même temps, il tente de garder une tête de pont au Mali en réorganisant ses trois katibas. L’attentat suicide commis le 28 septembre à Tombouctou, qui a fait quatre morts parmi la population civile, n’avait d’ailleurs que pour but de montrer sa capacité de dangerosité.

Jusqu’au début de cette année, le centre de gravité de cette menace était donc au Mali. Est-ce qu’il s’est beaucoup déplacé depuis ?

Il se déplace aujourd’hui du Mali vers le nord du Niger et la Libye. On rappellera qu’à Tripoli l’attentat contre l’ambassade de France le 23 juin a été suivie le 11 juillet par un attentat contre l’ambassade d’Italie, puis par une attaque à la roquette contre un hôtel abritant des délégations européennes. Il y a cinq jours, c’est l’ambassade de Russie qui a été elle-même victime d’une attaque à Tripoli. De cet axe, se développe une double menace.

Au Nord, vers la Tunisie, deux députés de l’opposition tués en six mois, de nombreux stocks d’armes découverts par des forces de sécurité, et puis l’armée qui tente depuis trois mois de réduire un maquis islamiste dans la région du mont Chaambi à la frontière algérienne. Il y a donc également des risques d’action dans le sud algérien qui, comme à In Amenas, viseraient des intérêts occidentaux.

Et au Sud, la première cible, c’est bien sûr le Niger qui est pris en tenaille au Nord à la fois par Al-Mourabitoune et par Aqmi, et au Sud par Boko Haram. Mais sont également menacés des pays comme le Tchad, le Burkina Faso, le Cameroun, le Sénégal, la Côte d’Ivoire. Enfin on ne peut exclure des actions de rétorsion sur le territoire européen par des loups solitaires ou des groupes locaux auto-radicalisés, voire une opération organisée de l’étranger car les différentes factions d’al-Qaïda ont toute annoncé leur volonté de venger leurs frères de l’émirat islamique du Mali.

Ces loups solitaires ou ces groupes locaux ne risquent-ils pas de proliférer en Europe à la faveur de la pénétration de la rébellion syrienne par al-Qaïda ?

Les rencontres entre militants jihadistes dans les zones de jihad peuvent en effet motiver de nouveaux acteurs. Par exemple, il y a aujourd’hui un millier de volontaires européens dont 130 Français qui sont engagés en Syrie, essentiellement au côté d’organisations jihadistes qui tentent d’instrumentaliser la rébellion syrienne. Et sur place, ils côtoient 2 000 volontaires venus de Tunisie, 3 000 volontaires venus de Libye et ces derniers peuvent les inciter à commettre des attentats, de retour en France sur le territoire national. En même temps, ils peuvent également recruter certains éléments pour venir dans les pays francophones d’Afrique. Ceux-ci peuvent passer plus facilement, en raison de leur passeport français, pour venir en Afrique et participer à des opérations.

  • Philippe Migaux a publié chez André Versaille éditeur,  « Al Qaida, sommes-nous menacés ? »