La grappe africaine par excellence !
© © Viticulture du Haut-Ogooué

Hormis les traditionnels pays viticoles du bassin méditerranéen, seuls les vins sud-africains tenaient, en Afrique, la dragée haute aux grands crus internationaux. Mais ces vingt dernières années, d'autres pays ont vu leurs paysages agricoles se modifier, avec l'apparition - ou la réapparition - de la vigne.

Les ceps sont sagement alignés et, caressées par les rayons de soleil, les grappes de raisin mûrissent patiemment, en lisière de forêt… équatoriale. Nous ne sommes en effet ici, ni dans le Bordelais, ni sur les bords du Rhône, mais à plus de 5 000 km de là, juste sous la ligne virtuelle de l'Equateur, où une culture nouvelle et prometteuse a récemment vu le jour : la vigne.

La récolte est proche, et bientôt, quelques privilégiés de Libreville, au Gabon, pourront déguster l'un des deux crus 2013 du Malymas, provenant du domaine d'Assiami, dans le Haut-Ogooué. Un vin agréable, selon Dominique Auroy, propriétaire de l'exploitation. Il s'apparenterait à un « gamay de bonne facture ».

Le raisin produit provient d'un cépage : le carignan. © © Viticulture du Haut-Ogooué

En 2005, Dominique Auroy, ingénieur passionné de viticulture - et propriétaire d'une entreprise de déchetterie implantée récemment au Gabon -, rencontre feu le président Omar Bongo, et évoque avec lui son expérience viticole... polynésienne. Une vigne plantée sur un atoll, à Rangiroa, qui a rencontré un franc succès.

Pressé par le chef de l'Etat gabonais de l'époque, l'entrepreneur reproduit l'expérience sur les terres de ce dernier. « Nous avons testé une cinquantaine de cépages, et curieusement, ce sont les mêmes que ceux qui sont développés en Polynésie, qui se sont le mieux adaptés au site. Des cépages rustiques, de bonne production, de qualité excellente, dont un qui s'appelle le carignan, en cépage rouge. »

Floraison de domaines

Cette expérience n'est pas aussi isolée qu'on le croit. Elle aurait même tendance à se multiplier ces derniers temps sur le continent, qui compte désormais une quinzaine de pays producteurs de vin, avec un réel enjeu économique à la clef.

C'est en Afrique orientale et australe que le phénomène est surtout visible. L'Ethiopie, notamment, a développé depuis 2007 un partenariat avec le groupe français Castel, pour porter le secteur à une échelle industrielle. 750 000 pieds de vignes ont ainsi été plantés (de cépages merlot, syrah et cabernet sauvignon pour les rouges et chardonnay pour les vins blancs) sur 120 hectares à Zeway, au sud d'Addis-Abeba. Déjà, le domaine commercialise près d'un million de bouteilles, et exporte massivement sa production.

La Tanzanie (région du Dodoma), ou encore le Zimbabwe, ont également fortement augmenté leur production depuis une quinzaine d'années. En Namibie, où des prêtres catholiques allemands avaient déjà planté de la vigne au XIXe siècle, de nouveaux domaines se sont également développés au début des années 1990.

La production de vin y est plus modeste - le raisin cultivé étant essentiellement consacré à l'exportation -, mais aussi curieux que cela puisse paraître, les cépages de shiraz et de merlot, cultivés entre autres dans le sud du pays, semblent s'être adaptés au climat semi-aride de la région. Une route des vins est même proposée par des tours operators, pour visiter ces exploitations.

Au Kenya, sur le plateau de Yatta, ou sur les escarpements de la vallée du rift, les vignes se sont naturellement adaptées à ces paysages du début du monde. Un viticulteur venu d'Afrique du Sud y cultive notamment un cépage de sauvignon, à partir duquel il produit le Leleshwa. Un vin qui gagnerait à s'affirmer, selon certains spécialistes, mais qui a au moins le mérite d'être beaucoup plus concurrentiel que les vins sud-africains ou chiliens d'importation.

Une conquête commerciale

Car cette progression de la viticulture a, bien entendu, également une justification commerciale. De l'aveu même du gouvernement éthiopien, lors de la mise en place de son partenariat avec le groupe Castel, l'objectif était de « concurrencer les excellentes productions sud-africaines ».

Avec la progression des classes moyennes sur le continent (34% de la population africaine, selon la Banque africaine de développement), mais aussi le développement du tourisme et les modes de consommation des expatriés, le vin trouve de plus en plus d'acquéreurs. Effet de mode ?

Des caves à vins fleurissent même dans certaines capitales, comme à Abidjan. Parmi les principaux pays consommateurs et importateurs, figurent le Nigeria, la Côte d'Ivoire, le Cameroun, ou encore le Gabon. Avec une particularité : les clients, lorsqu'ils ont le choix, consomment de préférence des vins africains, voire des vins nationaux.

Casse-tête climatique

Peut-on néanmoins tout faire en matière de viticulture ? Pour Marc Bied-Charreton, ancien ingénieur agronome, et professeur émérite à l'université de Saint-Quentin en Yvelines, l'expérience a ses limites. S'il comprend facilement l'adaptation des plants dans des pays au climat de type méditerranéen, comme l'Afrique du Sud, ou à forts gradiants de température, comme au Kenya, il doute de la possibilité de cultiver de la vigne dans certaines zones. « A priori, pour moi, dans les zones tropicales humides, semi-humides et sèches, il y a très peu de chances pour ce genre de culture », explique-t-il.

Planter de la vigne sous ces latitudes, où l'hiver n'existe pas, revient de fait à résoudre un casse-tête climatique. « Notre problème a été de mettre au point une technique de "déstress" de la plante pour déclencher la période de reproduction, qui intervient au printemps, en Europe, explique ainsi Dominique Auroy. Pour ce faire, il faut que nous générions un stress organisé à l'ensemble des pieds en même temps. Cela consiste à faire une taille très particulière, très importante, qui agresse la vigne. Dès qu'on arrête de couper, elle repart (…) . Et on passe immédiatement, d'un coup de sécateur, de l'automne au printemps. »

Vue d'une parcelle du domaine d'Assiami en lisière de forêt équatoriale. © © Viticulture du Haut-Ogooué

La durée d'ensoleillement sous l'Equateur, plus faible que sous les latitudes tempérées, induit également un rendement beaucoup plus faible. Même avec deux vendanges par an, la production reste donc encore modeste, mais l'ambition de Dominique Auroy est grande. « Cette année, nous allons faire 10 000 bouteilles, mais notre objectif est d'arriver dans trois ou quatre ans à 100 000 bouteilles », confie-t-il.

D'ailleurs, l'entrepreneur ne désespère pas de voir se former une concurrence au niveau local. « Sur notre domaine, les gens sont devenus viticulteurs sans difficulté (…) Nous avons proposé aux autorités de faire venir des étudiants de l'école agricole de Franceville (…) Si on peut avoir un jour une association des viticulteurs du Gabon, je m'en réjouirai. »

Après tout, conclut-il, un brin lyrique : « La vigne est une liane, et la liane est originaire d'Afrique. Donc nous ne faisons que réintroduire des cépages, après quelques millénaires. »

⇒ LIENS UTILES :

• Le Domaine d'Assiami au Gabon
La Route des vins en Namibie
La Banque africaine de développement : rapport sur les classes moyennes
 


ZOOM : L'Afrique du Sud, « géant » du vin

En Afrique du Sud, la culture de la vigne est très ancienne. Elle remonte au XVIIe siècle, date de l'arrivée des Huguenots, qui, fuyant les persécutions européennes, ont eu la bonne idée d'apporter avec eux quelques cépages français. Cette culture est à l'origine de vins célèbres, comme le Constantia, exporté très tôt en Europe.

Si le cabernet sauvignon, le shiraz, le chardonnay et le merlot font partie des cépages les plus utilisés, le pays a créé son propre cépage, le pinotage (mélange de pinot noir et de cinsault), embouteillé pour la première fois en 1961, et à l'origine de vins puissants et fruités.

Bénéficiant d'un climat extrêmement favorable, proche du climat méditerranéen et de vastes étendues, la viticulture s'est largement acclimatée à ce pays, et occupe désormais plus de 100 000 hectares, notamment dans les régions de Stellenbosch, ou de Paarl, non loin du Cap.

Marginalisée pendant toute l'apartheid, l'industrie ne se développera réellement qu'à partir des années 1990. Entre 1994 et 2005, la production connaît ainsi un bond de 275%, avant de se stabiliser à 10 millions d'hectolitres, hissant le pays au rang de 7e ou 8e producteur mondial (selon les méthodes d'estimation). En 2011, le secteur a rapporté près de 163 milliards de rands au PNB (soit près de 12 milliards d'euros), avec une production essentiellement destinée à l'exportation (la consommation locale étant assez faible).

Les vins sud-africains bénéficient également d'une certification d'origine contrôlée, et ont nettement gagné en qualité ces dernières années. Enfin, l'œnotourisme est particulièrement développé en Afrique du Sud. Il génère là encore énormément d'emplois directs et indirects, mais aussi des revenus importants (4,3 milliards de rands en 2009), et surtout relativement stables, qui compensent la volatilité du marché du vin.