Au Burundi, apprendre à «vivre debout» pour dépasser les conflits ethniques

Marguerite Barankitse, en juillet 2013 à Ruyigi, au Burundi, dans les locaux de Maison Shalom.
© RFI / Matthieu Millecamps

Il y a 20 ans, l'assassinat du président burundais Melchior Ndadaye, le 21 octobre 1993 par un groupe de militaires tutsis, a plongé le pays dans le chaos. Dix ans d'une guerre civile marquée par des massacres interethniques qui a fait plus de 300 000 morts. A Ruyigi, dans l'est du pays, une femme s'est élevée contre la fatalité, en créant Maison Shalom. Alors que l'ONG burundaise fête cette semaine ses 20 ans d'existence, le leitmotiv de « Maggy » Barankitse reste le même : «La vraie réconciliation, c'est d'apprendre à vivre debout, dans la dignité.»

Ce jeudi 31 octobre, la petite ville de Ruyigi, dans l'est du pays, est devenue pour quelques heures le centre du Burundi. Quelques-unes des plus hautes autorités politiques du pays ont fait le déplacement. Des représentants de toutes les ambassades, de toutes les agences des Nations unies également. Tous sont venus assister aux cérémonies des vingt ans de Maison Shalom. L'ONG burundaise intervient dans le secteur de la santé, avec l'hôpital Rema, un centre hospitalier de pointe qui fait figure d'établissement de référence dans le domaine de la santé maternelle. Elle intervient également dans le domaine économique, via le microcrédit, et mène des programmes de réinsertion sociale, notamment à destination des «mineurs en conflit avec la loi». Il y a même un cinéma, une bibliothèque et une piscine, à la Cité des Anges de Ruyigi.

Octobre 1993

Tout a commencé en octobre 1993. Le 21, le meurtre par un groupe de militaires tutsis de Melchior Ndadaye, le président burundais, un Hutu, a déclenché une vague sanglante de massacres interethniques dans tout le pays.

« Les Hutus ont commencé à massacrer leurs voisins tutsis. Les Tutsis se sont armés, et ont commencé à se venger. Tout le monde est tombé dans le piège », raconte Marguerite Barankitse. « J’ai fui mon village natal, je suis parti avec des enfants. Quatre enfants hutus et trois enfants tutsis. Je travaillais dans des œuvres caritatives de l’Eglise, alors je les ai emmenés à l'Évêché. Je me suis dit, c’est un endroit sacré, le Burundi est un pays très catholique, je nous pensais protégés. » Le 23 octobre, un samedi, « des hélicoptères sont arrivés, des parachutistes. L’armée, composée de Tutsis, était venue, soi-disant, au secours des Tutsis. Ils se sont mis à réprimer très durement les villageois hutus, tous, sans exception, alors que tout le monde n’avait pas pris les machettes. Cette fois, les Hutus essayaient de fuir, mais ne savaient pas où. Alors, j'ai dit à mes amis hutus : venez à l'évêché, vous serez protégés ».

72 personnes massacrées

Mais le matin du 24 octobre, un dimanche, des hommes en armes encerclent les lieux et lancent l'attaque. Maggy est ligotée sur une chaise, dans le jardin du bâtiment, pendant que les bourreaux traquent leurs victimes. Ils la forcent à regarder. « Il y en a qui s'étaient cachés dans les faux plafonds, mais ils les ont trouvés ». Ce matin-là, « ils ont assassiné 72 personnes à coups de machette. Mais j'ai pu sauver 25 enfants, avec les sept avec lesquels j'étais arrivé de mon village, ça faisait 32... ». Avec ceux qu'elle appelle depuis « ses » enfants, elle trouve refuge dans la résidence d'un coopérant allemand installé à Ruyigi.

A (RE)ECOUTER : Burundi 1993 (La marche du monde du samedi 19 octobre 2013)

« Au départ, je pensais que ce serait passager, que ce serait comme en 1965, en 1972 ou en 1988. Je ne pensais pas que l'on était en train d'entrer dans une guerre civile qui allait durer 10 ans », raconte-t-elle aujourd'hui, après de dix ans après la fin des affrontements armés.

Dès les premières semaines, des orphelins lui sont amenés en masse. Beaucoup sont grièvement blessés. « On a fait des dortoirs dans une ancienne école. Et puis, avec les enfants, on a réfléchi au nom qu'on voulait donner. Shalom vient d'un chant religieux, qu'on chantait alors avec les petits... », explique Maggy, que l'on surnomme alors « la folle de Ruyigi », parce qu'elle multiplie les allers-retours avec la capitale dans un pays en proie à une guerre fratricide pour obtenir des subsides pour ses protégés.

En 1995, elle met sur pied les « oasis de la paix », à la frontière avec la Tanzanie, où les déplacés burundais et les réfugiés rwandais arrivent en masse. A partir de 1998, à la suite d'un article dans Géo, Maison Shalom attire l'attention de l'opinion publique et, donc des bailleurs de fonds.

Ne pas se contenter de « réparer les pots cassés »

« Mais j'ai réalisé que je ne faisais que réparer des pots cassés », pose-t-elle. « Un jour, un enfant, le petit Didier, est venu me voir avec ses parents. Ils arrivent, et ils disent à Didier : ''Répète à Maggy ce que tu nous as dit hier.'' Et Didier dit : ''j'aimerai bien que vous ne soyez plus là, comme ça je pourrai aller chez Maggy, et j'aurai un cartable et des belles chaussures.'' »

La prise de conscience est brutale. « J'étais en train de créer un nouveau conflit social, de nouvelles inégalités ». Maison Shalom lance alors les « fratries », des maisons installées dans les communautés villageoises, où transiteront 10 000 enfants, installés par groupes familiaux. « Il fallait qu'ils retrouvent la vie normale, qu'ils intègrent la communauté. Pour favoriser leur acceptation, on travaillait aussi à améliorer les conditions de vie du village, avec de l'adduction d'eau, des équipements... »

C'est la même logique qui a sous-tendu la création du centre de protection maternelle et infantile, puis de l'hôpital Rema. « Pour qu'il n'y ait plus d'orphelins, il ne faut plus que des mères meurent en couche, et il faut qu'elles aient la capacité de nourrir et d'éduquer leurs enfants. De les aimer », résume Marguerite Barankitse.
Fière, aujourd'hui, de voir que « ses » premiers enfants ont trouvé du travail, « vivent leurs vies », elle reste cependant consciente de l'ampleur du chemin qu'il reste à faire pour le pays.

« Donner des outils pour poser les bonnes questions »

« Les politiciens ont profité de l'ignorance de la population. Il faut qu'on soit capable de dire que tout cela est né de la manipulation et de la démagogie. La vraie réconciliation, c'est d'apprendre à vivre debout, dans la dignité. Apprendre à ouvrir les yeux. Des gens m'ont critiqué quand j'ai ouvert un cinéma, une bibliothèque. Mais si nous voulons un peuple debout, qui pourra défendre ses droits sans violence, il faut lui donner une fenêtre sur le monde », martèle Maggy. « Le but, c'est de donner des outils aux gens pour qu'ils puissent poser les bonnes questions : est-ce que vous êtes là pour nous, ou pour vous maintenir au pouvoir ? Est-ce que vous cherchez nos voix pour la survie de nos enfants ou la survie de votre pouvoir ? »

■ En savoir plus : Le défi de l'ethnisme. Rwanda et Burundi. Jean-Pierre Chrétien, édition Karthala (nouvelle édition 2012).  et, du même auteur, Rwanda. Racisme et génocide. L'idéologie hamitique (2013).

 

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