Laurent Fabius sur RFI : «150 soldats français envoyés en renfort à Kidal»

Laurent Fabius sort des locaux de RFI, le dimanche 3 novembre.
© RFI/Pierre-René Worms

Alors que le vol Air France AF3873 en provenance de Bamako a atterri ce mardi matin 5 novembre à l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle avec à son bord les corps de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, nos envoyés spéciaux, Laurent Fabius était sur l'antenne de RFI. Il est revenu sur l'enquête en cours qui semble avoir progressé avec l'arrestation de suspects susceptibles d'identifier les ravisseurs. Le ministre des Affaires étrangères a également annoncé l'arrivée de 150 soldats français en renfort à Kidal.

RFI : On entend depuis hier des informations assez contradictoires sur l’enquête concernant la mort de nos deux collègues. Notamment sur la question de savoir, s'il y a eu des arrestations hier au Mali. Que pouvez-vous nous dire ce matin ?

La première chose que je vais vous dire, c’est ma peine, mon indignation, celle bien sûr du gouvernement, du président de la République, de tous les Français et puis, notre solidarité avec l’équipe de RFI qui continue à faire son travail, et je pense que c’est ce qu’auraient souhaité vos deux collègues. Sur ce qui s’est passé après l’assassinat : immédiatement, bien sûr, le président de la République a donné les instructions nécessaires. D’abord, mettre tout en œuvre pour retrouver les assassins, donc oui il y a des opérations, et je n’en donnerai pas le détail : tout le monde dans cette région écoute RFI. Pour la suite : l’instruction a été donnée pour que 150 militaires partent du sud du Mali pour se rendre à Kidal, ce qui a été fait hier soir, pour un renforcement de la présence à Kidal et la sécurité [de la ville]. Par ailleurs, les personnes venues de Paris pour enquêter sont arrivées sur place, et donc là aussi, il y a eu un dispositif et nous sommes sur toutes ces opérations en relation étroite avec nos amis maliens. Voilà le point exact.

La singularité de cette affaire est l’exécution sommaire, quelques heures seulement après l’enlèvement, de nos deux collègues. Quels sont aujourd’hui les débuts d’explication possible à ce scénario ?

Il y a beaucoup d’explications possibles. D’abord la question essentielle est : « Qui a commis cet assassinat ? » Il y a plusieurs pistes, je ne vais pas entrer dans des supputations, mais on suit toutes les pistes. Ce que je veux souligner, et c’est important, c’est qu'on ne connaît pas encore l’identité des assassins - j’espère bien qu’on va les rattraper vite et les châtier -, mais ce que l’on sait, et je pèse mes mots, c’est que ce sont des gens qui n’ont aucune humanité et aucun respect de la liberté, c'est-à-dire que ces mêmes gens qui écoutent RFI le matin, assassinent les journalistes de RFI l’après-midi ! Voilà ce qu’il se passe, voilà ce qu’il faut dire et voilà contre quoi il faut vigoureusement contester. Et [ils n'ont] aucun respect de la liberté : il y a des élections qui sont prévues et qui vont avoir lieu. Et les gens qui ont fait ça ne veulent pas les Maliens puissent s’exprimer librement.

Est-ce qu’on peut être sûr, puisque cette hypothèse circule, que ce n’est pas la pression de l’armée française, qui s’était lancée aux trousses des ravisseurs, qui a précipité les évènements ?

Oui, on peut en être sûr à partir de deux éléments qui nous ont été communiqués. Le premier, c’est que l’armée française n’avait pas à vue la voiture et donc, que se soit par les hélicoptères ou par la voiture qui était dans le convoi derrière, elle ne voyait pas la voiture des ravisseurs et donc la voiture des ravisseurs ne voyait pas ces éléments. Deuxièmement, il n’y a aucun impact de balle sur la carrosserie et l’assassinat a eu lieu, j’allais dire, à bout portant. Ce sont des détails très macabres et peut-être triviaux, mais qu’on doit donner, et à partir de là, les spécialistes nous ont dit qu’il n’y avait pas de connexions possibles.

Si les auteurs de ce crime sont trouvés et capturés, où seront-ils jugés ?

Ils seront remis bien sûr aux Maliens, puisque c’est légitime. Mais vous savez qu’il y a une loi, que nous avons fait voter, qui dit que lorsqu’il y a des entreprises en liaison avec le terrorisme, il y a un certain nombre de conséquences à en tirer. Il faut regarder évidemment qui ils sont, mais bien évidemment leur châtiment devra être exemplaire.

À propos de la situation à Kidal, le président malien disait hier, je le cite : « Dans cette ville, nos forces de sécurité sont confinés l’arme au pied. Kidal échappe aujourd’hui à notre contrôle, il faut que la souveraineté du Mali sur Kidal soit une réalité ». Vous parliez tout à l’heure de renforts, est-ce que la France va se donner les moyens de sécuriser la ville de Kidal ?

Alors ces moyens sont arrivés hier, je vous l'ai dit. Par ailleurs, Kidal fait partie du territoire malien et donc la décision relève du président IBK.

Est-ce que le propos que je vous rapportais n’est pas un appel ?

Je pense que le président IBK veut faire montre d’une très grande fermeté, d’ailleurs, on l'a vu au cours de ces jours ou dans d’autres domaines, il a pris des décisions qui montrent qu’il veut affirmer l’intégrité du territoire et l’autorité de l’Etat. Donc dans les jours qui viennent , il sera peut-être amené à prendre un certain nombre de décisions, et nous agirons en liaison avec lui.

La France est-elle prête à faire ce qu’il faut pour sécuriser Kidal ?

Mais bien sûr ! Le président IBK, élu démocratiquement, doit prendre des décisions et la France est à ses côtés.

Et l’opération Serval, l’opération française au Mali va-t-elle durer plus longtemps désormais ?

Non, non, non. J’ai vu des interprétations diverses, mais vous savez qu’il y a souvent des interprétations. Il y a l’opération Serval, dont il faut rappeler aujourd’hui, qu’elle a été, même s’il y a ce drame épouvantable, au total, extrêmement efficace, puisqu’ayant à l’esprit, qu'en janvier dernier, l’ensemble du territoire malien était proche d'être contrôlé par les terroristes, qu'ils étaient à quelques centaines de kilomètres de Bamako. Et c’est grâce à l’intervention des Français, puis ensuite internationale, que finalement, on a débarrassé l’essentiel du territoire du terrorisme, que des élections ont pu avoir lieu et que la paix globalement est revenue. Mais, - et ce « mais » est gigantesque -, tous les terroristes n’ont pas été neutralisés, et il y a en particulier la poche de Kidal qui reste en position très difficile.

Pour Serval, nous avons sur place à peu près 3000 hommes, il a été prévu que ces hommes soient maintenus jusqu’au moment des élections qui doivent avoir lieu, c’est dans quelques jours. Ensuite nous diminuerons ce nombre et en rythme, j’allais dire normal, l’évaluation qui a été faite c’est qu’il devrait y avoir un millier de soldats qui auront en particularité des tâches d’antiterrorisme. Nous avons aussi d’autres troupes dans le reste du Sahel, bien sûr. Mais immédiatement, le président de la République, avec raison, a décidé de renforcer par déplacement géographique notre présence du sud vers Kidal mais ça ne remet pas en cause le calendrier général de présence puis de réduction de présence de la force française. Et même temps, évidemment, la Minusma a augmenté en régime ainsi que la formation des troupes maliennes.

Je voudrais ajouter un mot personnel pour tous ceux qui travaillent à vos côtés à RFI, leur dire que ce sont des gens vraiment formidables, qu’ils continuent à faire leur travail, c’est ce qu’auraient souhaité Ghislaine et Claude, partout, et de dire aux auditeurs qu’ils ont raison d’écouter RFI parce que c’est la voix de la liberté.