La Camerounaise Léonora Miano décroche le prix Femina 2013

La Camerounaise Léonora Miano a reçu le prix Femina 2013.
© Jf Paga/Grasset

Le prix Femina 2013 a été décerné ce mercredi 6 novembre à la Camerounaise Léonora Miano pour La saison de l'ombre (Grasset). Ce roman raconte l’esclavage, mais du point de vue de ceux qui ont dû vivre avec le traumatisme de voir les leurs arrachés à leur amour. 

Dans ce moment-ci de l'actualité française, mon livre peut prendre une résonance particulière. Quand Christiane Taubira est traitée de guenon, ce n’est pas seulement elle qui est insultée, mais toutes les personnes noires qui sont animalisées… Moi, j’aurais aimé une réaction du chef de l’État.
La romancière camerounaise Léonora Miano voit dans ce prix Femina une réponse aux propos racistes contre la ministre française Christiane Taubira
07-11-2013 - Par Catherine Fruchon-Toussaint

Le monde s’est effondré deux fois dans l'Afrique subsaharienne. Dans son récit pionnier Le Monde s’effondre, le grand romancier nigérian Chinua Achebe a raconté le délitement brutal de la société et de la pensée dans le pays ibo, à l’arrivée des colonisateurs britanniques au 19e siècle. Son roman donne à voir comment les doubles maux de la colonisation et la christianisation ont fait voler en éclats les équilibres des règles et des traditions millénaires, et ont bouleversé irrémédiablement l’existence des peuples. Marchant sur les pas de son illustre aîné, la Camerounaise francophone Léonora Miano remonte plus loin dans l’histoire de son continent pour raconter à son tour le premier grand bouleversement que fut l’esclavage transatlantique pour son peuple.

Une thématique obsessionnelle

Entre le XVe siècle et le XIXe siècle, la traite négrière a arraché au continent noir quelques onze à treize millions d’hommes et de femmes, vidant les pays et les tribus de leurs forces vives. Les Africains-Américains ont fait de cet arrachement primordial à leur terre ancestrale le sujet obsessionnel de leurs écrits et leurs chants. Quels échos subsiste-t-il de cette tragédie, en Afrique ? « Quelle mémoire avons-nous, en effet de la capture, s’interroge Miano ? Peut-on se souvenir de ces arrachements sans dire qui étaient ceux qui les ont vécus et comment ils voyaient le monde ? » Ces interrogations constituent le point de départ de La Saison de l’ombre, le nouveau roman sous la plume de la talentueuse romancière camerounaise.

Comme celle-ci le rappelle dans la postface de son roman, la question de la traite transatlantique l’obsède depuis longtemps. Léonora Miano avait déjà relaté ce drame dans son roman Les Aubes écarlates, abordant la question du point de vue des victimes du trafic négrier. « Le passé qui n’est pas expurgé se répète », disait-elle. A travers la tragédie de l’enfant-soldat, ce roman évoquait indirectement la violence de l’arrachement de l’esclave à sa terre natale et l’horreur de sa traversée de l’Atlantique enchaîné à fond de cale, le destin de l’un renvoyant grâce à une opération rhétorique (métonymie) au désespoir de l’autre. Avec La Saison de l’ombre, Miano entraîne son lecteur au cœur du passé précolonial, s’attachant cette fois à imaginer le drame de l’esclave à travers le désarroi de ses proches.

« Forfaiture » spirituelle

L’action de ce roman se déroule quelque part à l’intérieur des terres, dans l’Afrique centrale bantoue où les populations vivent repliées sur elles-mêmes, sur leurs mythologies, leurs

« La saison de l'ombre » est le septième roman de la Camerounaise Léonara Miano. © Grasset

croyances et leurs traditions. Nous sommes chez les Mulongo, un clan qui vient d’être frappé par un grand malheur. Leur village a été incendié, et, plus grave encore, dix jeunes initiés, avec leurs deux guides d’âge mûr, ont mystérieusement disparu !

La pensée magique et ritualisée qui régit la vie du clan conduit les Mulongo à attribuer cette disparition à la sorcellerie ou à une « forfaiture » spirituelle commise, croit-on, par les mères des jeunes disparus. Mais tout le monde n’est pas du même avis. Les plus clairvoyants poussent le chef de la communauté à aller enquêter du côté du puissant clan des Bwele, réputé belliqueux et habitué des razzias. Cette intuition s’avère juste. La recherche dans laquelle se lance le chef des Mulongo en personne révèle que les jeunes disparus ne sont pas morts, mais qu’ils ont été enlevés par des marchands d’esclaves et vendus aux « hommes aux pieds de poules » (formule bantoue pour désigner les Européens) venus de l'autre rive de l'océan. Difficile pour la majorité des Mulongo de saisir les tenants et les aboutissants de ce nouveau processus historique en marche, alors qu’ils n’ont jamais connu d’autres étrangers que leurs voisins Bwele ni des étendues d’eau plus larges que le ruisseau qui traverse leur village ! C’est cette confrontation avec l’Histoire avec un grand « H », qui est le véritable sujet de ce récit haletant et grave.

Distance et économie de moyens

La Saison de l’ombre n’est pas pour autant un roman historique. Son intrigue, racontée avec distance et économie de moyens, se situe au carrefour de la fable et de l’Histoire reconstituée par l’imagination.

Miano a indiqué dans les dernières pages de son livre ce qu’elle doit au patrimoine oral sur le sujet de la traite négrière, répertorié par l’UNESCO. Elle s’est inspirée de ces données historiques pour mettre en scène la société bantoue précoloniale. Sur le mode de la fiction. Ce passé romancé demeure toutefois vraisemblable, car loin d’être paré de toutes les vertus comme dans l’imagination idéologique des poètes de la Négritude, il apparaît comme complexe, divers et paradoxal. Mais non sans une certaine cohérence, battue en brèche par l’esclavage, puis la colonisation. Cette tragédie est au cœur de la littérature africaine contemporaine dont Léonora Miano incarne aujourd’hui avec éclat  l’originalité et la puissance poétique.


La Saison de l’ombre, par Léonora Miano. Editions Grasset,  234 pages, 17 euros.