Mathieu Guidère: «La justification politique de l'assassinat est un maquillage»

La revendication d’Aqmi est survenue à l’issue de la cérémonie à Paris consacrée aux deux envoyés spéciaux exécutés.
© RFI / PIERRE RENE-WORMS

Comprendre ce qui se cache derrière l'assassinat, samedi 2 novembre, de nos collègues envoyés spéciaux à Kidal, Ghislaine Dupont et Claude Verlon. Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) a revendiqué ce double meurtre via le site de l'agence mauritanienne Sahara Médias. Celle-ci a reçu l'appel d'un homme se présentant comme le messager d'Abdelkrim Targui, chef d'une katiba d'Aqmi. Quelle explication Aqmi a-t-elle avancé pour justifier son acte ? Mathieu Guidère, spécialiste d'Aqmi, nous renseigne sur ce personnage et sa brigade.

RFI : Al-Qaïda au Maghreb islamique revendique l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon. Cette revendication émane d’une katiba, celle d’Abdelkrim Targui. Tout d’abord, est-ce que cette revendication vous paraît crédible ?

Mathieu Guidère : Oui, cette revendication paraît crédible au premier abord. D’abord par le canal par lequel elle est parvenue, à savoir l’agence de presse mauritanienne Aram Dia, qui est un canal habituel pour la diffusion de ce type de communiqué et qui a montré par le passé qu’elle avait des contacts très pertinents et qu’elle connaissait très bien la mouvance al-Qaïda au Maghreb islamique. Elle est également crédible en raison du contenu qui vient corroborer les informations et les indices dont nous disposions jusqu’à présent.

Rappelez-nous quel est ce contenu...

Le contenu, aujourd’hui, c’est que cette revendication dit qu’il y a eu assassinat et que cet assassinat était perpétré par des membres d’une brigade qui est dirigée par un Touareg originaire de la région de Kidal, qui s’appelle Abdelkrim Targui. Or jusqu’à présent la piste du Touareg membre d’al-Qaïda au Maghreb islamique était déjà poursuivie et évoquée, puisqu’on savait que les ravisseurs parlaient tamacheq, la langue des Touaregs, et qu’ils étaient très bien renseignés, qu’ils étaient originaires de Kidal.

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Simplement, la justification qui a porté à cet assassinat, à savoir punir la France des crimes qu’elle accomplit au nord du Mali, paraît tout à fait en déphasage et en décalage par rapport à l’objet précis de cet assassinat. Si véritablement il fallait juste les assassiner pour punir la France, pourquoi ne l'ont-ils pas fait directement devant la maison du notable où ils sont venus les chercher ? Donc la justification paraît aujourd’hui un prétexte et un maquillage politique de cet assassinat. Les jours à venir nous diront la raison réelle pour laquelle ils ont été assassinés.

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On sait que la katiba d'Abdelkrim Targui a joué un rôle dans la libération des otages d'Arlit. On sait aussi qu'ils détiennent un autre otage, Serge Lazarevic. Pourquoi se seraient-il encombrés d'otages supplémentaires ?

Effectivement, cette brigade s’est distinguée, non pas par l’enlèvement des otages d’Arlit, mais par l’enlèvement des deux Français Philippe Verdon et Serge Lazarevic. Comme Abou Zeid, le chef de la brigade d’Aqmi qui détenait les otages d’Arlit, avait été assassiné, cette brigade a récupéré les otages d’Arlit. Et c'est cette brigade qui a négocié plus ou moins leur libération. Il semblerait que d’abord il y ait eu un désaccord sur la libération de la totalité des otages, qu’on a fini par libérer uniquement les otages d’Arlit parce qu’il y a eu accord sur le montant à verser notamment et sur un certain nombre d’actions, mais concernant le dernier otage que détient cette brigade en particulier, à savoir Serge Lazarevic, il n’a pas pu y avoir d’accord.

Et donc ce que l’on peut supposer – mais cela reste vraiment de l’ordre de l’hypothèse – c’est que la brigade aurait voulu récupérer deux autres otages pour pouvoir négocier une sorte de «lot», comme elle l’a fait pour les otages d’Arlit, et augmenter ainsi ses chances de négociations et son poids dans la négociation. Or, cela a mal tourné, à la dernière minute probablement. Mais pour l’instant on ne peut pas véritablement confirmer ce type d’hypothèse.

On sait qu’Abdelkrim Targui est un parent de Iyad Ag Ghali, le chef d’Ansar Dine. Quels sont leurs rapports ? Quels sont leurs liens ?

Effectivement, Iyad Ag Ghali est un personnage très important dans la région. C’est le chef du groupe islamiste touareg le plus important, Ansar Dine, et Abdelkrim Targui est son neveu. Abdelkirm Targui est allé encore plus loin que son oncle, puisqu’il s’est engagé assez tôt. A partir de 2010, il s’est engagé dans les rangs d’al-Qaïda au Maghreb islamique. Il est apparu comme beaucoup plus radical. Leurs liens sont assez proches puisqu’il a gardé des contacts assez réguliers avec son oncle. Par le passé, avant même que l’oncle Iyad Ag Ghali ne devienne le personnage que l’on connaît aujourd’hui, il avait lui-même participé - du temps où il était fréquentable, c'est-à-dire dans les années 2008-2009 -, grâce aux contacts de son neveu auprès al-Qaïda au Maghreb islamique, contribué à la libération d’un certain nombre d’otages occidentaux.

Peut-on dire que d’une certaine façon Albdelkrim Targui est l’homme qui a rapproché Ansar Dine et Aqmi ?

On peut même aller plus loin, puisque nous disposons désormais d’un certain nombre d’éléments et d’indices, de témoignages, sur la période d’occupation des jihadistes du nord du Mali. En réalité, c’est Abdelkrim Targui qui a fait basculer tout Ansar Dine, qui a fait basculer son oncle, qui a noué des contacts, qui a amené tout le monde autour de la même table, en expliquant à tous qu’ils luttaient pour la même chose et donc qu’il fallait laisser de côté les différends et se concentrer sur l’ennemi commun qui sont dans son esprit la France et le gouvernement malien.