Sahara occidental: Bouteflika «a appuyé sur une plaie qui fait très mal à Rabat»

Des cavaliers lors de la commémoration du 38ème anniversaire de la Marche Verte, le 6 novembre 2013 près de Fes, au Maroc.
© REUTERS/Youssef Boudlal

Le Sahara Occidental se trouve une nouvelle fois au cœur de tensions entre le Maroc et l'Algérie. Après avoir rappelé temporairement son ambassadeur à Alger, le Roi Mohamed VI a déclaré que son pays n'avait « pas de leçons à recevoir d'un pays qui bafoue continuellement les droits de l'homme ». Une réponse à un appel du président algérien, Abdelaziz Bouteflika, à la mise en place d'un mécanisme international de surveillance des droits de l'homme au Sahara occidental. L'historien Pierre Vermeren, maître de conférences à la Sorbonne spécialiste du Maghreb, revient pour RFI sur cette histoire tumultueuse et ses derniers développements, au regard des évolutions géopolitiques dans cette région.

RFI : Pourquoi ce soudain regain de tension entre les deux voisins ?

Pierre Vermeren : C’est à la fois la poursuite d’un très long processus d’une crise internationale qui n’a jamais été réglée, et qui a rebondi cette année, notamment au printemps, à cause d’un rapport de l’envoyé spécial de l’ONU et de la demande - à un moment, puis enlevée par la suite -, de la part des Américains, d’associer au mandat de la Minurso une fonction d’observation de la situation des droits de l’Homme au Sahara. Le président algérien a appuyé sur une plaie qui fait très mal à Rabat, et c’est ce qui explique la virulence de la réponse marocaine, et d’un certain nombre d’actes qui ont été commis auprès des représentations diplomatiques algériennes au Maroc.

→ A (RE)LIRE : Sahara occidental: Mohammed VI affirme que «le Maroc refuse de recevoir des leçons»

J’ajoute qu’on est aussi dans une situation d’anniversaire puisque l’on est aux 50 ans de la crise que l’on appelait « la guerre des sables ». On est en période de commémoration, le 6 novembre de la Marche Verte de Hassan II en 1975. Et on est aussi dans une situation de difficulté économique au Maroc, en général.

Il y a également la visite prévue du secrétaire d’Etat américain, John Kerry, ces jours-ci, à Rabat et Alger. Où en est le texte devant l’ONU ? Est-il susceptible de revenir, l’année prochaine ?

C’est une éventualité, bien sûr, qu’on ne peut pas écarter. La réponse marocaine, c’est aussi un message adressé aux Etats-Unis, par delà l’épaule de l’Algérie, afin de les dissuader de replacer ce texte.

La question vient du fait que ce mandat est prolongé annuellement au printemps et que c’est toujours l’occasion d’un rebond. Le Maroc a donc marqué sa colère et son appréhension vis-à-vis de cette situation. C’est aussi une ligne qui est adressée aux Américains et aux alliés français et européens qui sont, eux aussi, tout à fait sensibles à cette question.

Quel est l’intérêt de l’Algérie de souffler ainsi sur les braises ?

Pour l’Algérie, c’est un petit peu une situation inattendue, parce qu’elle a longtemps été considérée par les alliés occidentaux comme un facteur de blocage. Et à partir du moment où la position américaine et onusienne a évolué, [l’Algérie] se trouve dans le rôle du partenaire des Etats-Unis, qui rappelle aux Etats-Unis des exigences qu’ils ont eux-mêmes formulées. L’Algérie étant le soutien diplomatique, financier et militaire du Polisario depuis bien longtemps, elle n’a jamais voulu que cette question se règle sur des bases qui auraient été défavorables à ses positions historiques.

→ A (RE)LIRE : Sahara occidental: le Front Polisario fête ses 40 ans

Mais ce qui est nouveau, c’est le fait qu’un certain nombre d’alliés occidentaux ont besoin de l’Algérie au Sahara dans la guerre contre Aqmi, dans la situation du conflit sahélien et malien. Donc, il y a cette centralité saharienne, géographique, de l’Algérie. La coopération militaire internationale est très forte dans tout le Sahel. Le Maroc a un pied au Sahara, à travers son Sahara - ses « provinces du sud », comme on dit au Maroc -. Mais, en même temps, il reste un peu excentré. Et l’Algérie peut donc jouer, de fait, d’une position de force.

Ce qui peut surprendre, aussi, c’est la vigueur de la réaction de Rabat. Non pas tellement à travers le discours du roi, mais à travers un certain nombre d’actes, puisqu’il y a eu le rappel de l’ambassadeur. Il y a eu aussi des actes qui ont été commis devant le consulat [algérien] de Casablanca, ce qui n’a pas une grande importance, parce qu’il n’y a pas eu de violence. Mais symboliquement, ce n’est pas neutre.

Vous évoquez la valeur géopolitique et stratégique du Sahara occidental pour le Maroc. Mais ne représente-t-il pas, aussi, un enjeu de politique intérieure pour Rabat ?

Oui, c’est évident. D’ailleurs, depuis le début, depuis 1975, on est sur ces thématiques. Un certain nombre de grandes réformes marocaines ont été lancées, aussi, pour essayer de régler cette question. Je pense à la régionalisation, je pense aussi à la question du traitement des droits de l’Homme et à la mise en avant d’un certain nombre d’exigences démocratiques. La monarchie marocaine a toujours à l’esprit cette question du Sahara.

Et qu’en est-il en Algérie ?

Je pense que, pour le coup, c’est plutôt une question de diplomatie internationale. C’est une manière d’affirmer sa puissance. C’est une manière, aussi, de revenir aux origines de l’Algérie indépendante, puisque la guerre d’Algérie s’est en grande partie déroulée dans le nord-est du Maroc.

Et en 1963, cette fameuse « guerre des sables » rappelle que les relations entre les deux pays ont toujours été sur un mode très nationaliste, très guerrier, très revanchard. Et on n’est pas vraiment sorti. Je rappelle qu’en 1963, déjà, le président Bouteflika était ministre des Affaires étrangères de Ben Bella. Il était déjà en première ligne sur ce dossier. Il l’est toujours.