Makhtar Diop de la Banque mondiale: les besoins du Sahel sont énormes

Un jeune garçon peul avec son troupeau, dans le Sahara, au Niger. «Les populations les plus démunies et affectées par l’insécurité sont les populations de nomades» explique Makhtar Diop.
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Vendredi 8 novembre, à Paris, le président François Hollande et le président de la Banque Mondiale Jim Yong Kim ont renouvelé leurs promesses de soutien financier en faveur du Sahel pour la promotion de la paix. La Banque Mondiale consacrera 1.5 milliards de dollars sur deux ans dans de nouveaux investissements au Sahel et l’Union Européenne promet 6.5 milliards de dollars. Ces sommes seront-elles suffisantes pour promouvoir le développement et éloigner l'insécurité ? La réponse de Makhtar Diop, vice-président de la Banque Mondiale en charge de l'Afrique, au micro de RFI.  

RFI : Makhtar Diop bonjour. Huit milliards de dollars pour ramener la paix au Sahel, est-ce que c’est suffisant ?

Makhatar Diop : Ce n’est jamais suffisant. Comme vous le savez, les besoins de la sous-région sont énormes. La Banque mondiale va apporter 1,5 milliard de dollars, complété par des garanties à hauteur de 500 millions de dollars. Donc un total de 2 milliards de dollars de la Banque mondiale, et qui sera (lui-même) complété par les apports de l’Union européenne et d’autres bailleurs de fonds.

Cela est insuffisant, mais cela nous impose également de l’efficacité et de fédérer les efforts de l’Union européenne, de la Banque africaine de développement, de la Banque mondiale, afin qu’on ait des programmes communs qui puissent nous permettre de faire reculer la pauvreté et de donner plus d’opportunités aux personnes qui maintenant sont désespérées et se tournent vers des activités qui n'aident pas la sécurité. Donc c’est bien renforcer les capacités économiques dans la sous-région.

RFI : Ce n’est pas le premier programme de ce genre qui est annoncé, et pourtant on en est à la situation qu’on connaît actuellement, par exemple au Mali et au Niger. Est-ce que le vrai problème n’est pas tant la somme qui est affectée que la répartition et la bonne utilisation des sommes qui sont accordées aux Etats du Sahel ?

Je crois que vous mettez le doigt sur un point important qui est la répartition des ressources qui sont allouées à ces pays, une distribution régionale, territoriale. Je crois qu’on ne doit pas négliger les efforts que les pays de la sous-région ont réalisés.

Nous voulons d’abord nous focaliser sur les activités génératrices de revenus chez les populations les plus démunies. Et c’est pourquoi nous avons eu à Nouakchott un séminaire sur la question de l’élevage. Comme vous le savez, les populations les plus démunies et affectées par l’insécurité sont les populations de nomades. La question est donc de savoir comment augmenter leur revenu. Nous pensons à un «package» soit un certain nombre de mesures qui permettront de doubler le revenu moyen de l’éleveur dans la sous-région dans les cinq années à venir.

De même à Dakar, nous avons une réunion très intéressante sur la question de l’irrigation, pour stabiliser les conditions de production agricole. L’objectif qui a été retenu est de doubler les surfaces irriguées dans le Sahel dans les cinq années à venir.

RFI : Et donc ça veut dire pour les auditeurs qui nous écoutent à Dakar ou à Nouakchott que vous, Banque mondiale, vous allez attribuer une certaine somme au ministre de l’Agriculture ou de l’Irrigation sénégalais ou mauritanien pour qu’il affecte bien cette somme-là au poste que vous venez de décrire ?

Non, ce n’est pas exactement ce que nous allons faire, mais une partie... Nous avons voulu identifier les obstacles. Pourquoi l’élevage ne se développe pas autant qu’il devrait se développer dans le Sahel alors que toutes les conditions sont réunies ? Il y a la question de la santé animale donc nous allons aider à la mise en place de programmes dans chacun des pays pour l'améliorer.

Nous allons appuyer la construction d'un centre régional de santé animale à Bamako, un centre de la Cédéao, qui nous aidera également à amener le secteur privé national et international, en créant les incitations nécessaires à investir dans des abattoirs modernes, pour pouvoir permettre aux éleveurs d’augmenter la valeur ajoutée et exporter. Et cela, c’est avec le privé. Ce n’est pas à travers le ministère.

Et vous allez régulièrement venir contrôler que les sommes sont bien affectées à ce à quoi elles étaient destinées ?

Contrôler, je ne sais pas si c’est le mot à utiliser. Le plus important c’est que nous allons avoir un dialogue permanent avec les bénéficiaires, pour qu’eux puissent nous dire si jamais ils voient une différence à leur niveau. Et je crois que ce sera l’élément le plus important dans tout le processus.

Contrôler c’est peut-être malgré tout, Makhtar Diop, le mot. Parce qu’il y a environ sept ou huit ans, lorsqu’il y a eu une conférence de réconciliation au nord, à Kidal au Mali, où le président ATT et le Premier ministre Issoufou Maïga étaient venus pour annoncer que les fonds accordés par l’Union européenne ou la Banque mondiale allaient être affectés à la construction d’une route goudronnée jusqu’à Kidal, ou d’une piste d’aéroport. A l’époque c’était de belles promesses. Or, aujourd’hui la route pour Kidal n’est toujours pas goudronnée et la piste d’aéroport n’existe pas. C’est plutôt un aérodrome. C’est peut-être ça, qui pour la situation touarègue pose problème.

Quand je me suis entretenu avec des autorités maliennes, ils ont indiqué qu’il y a un certain nombre de ressources qui ont été dépensées au cours de la dernière décennie dans le nord. Mais l’efficacité de ces dépenses était vraiment très, très faible. Et la question qui s’est posée est de savoir pourquoi. La raison, c’est les institutions locales n’ont pas toujours la capacité de bien mettre en œuvre les projets et de veiller à ce qu’il y ait des garde-fous au point de vue de l’utilisation des ressources.

Des garde-fous ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’il y a des détournements ?

Non, je ne veux pas dire détournement. Ce que je peux dire c’est que nous avons mis en place des systèmes particuliers, entre autres ce que nous appelons Open Information Policy, où on essaie d’avoir un feedback ('retour' NDLR) en temps réel sur l’utilisation des ressources.

L’ensemble des ressources qui seront allouées à des communautés particulières, à des institutions locales seront rendues publiques pour avoir une idée de la manière dont ces ressources ont été utilisées...

Donc ce sont ces mécanismes nouveaux qui sont mis en place, qui n’existaient pas à cette époque, qui seront mis en œuvre pour faire en sorte que ces ressources iront bien aux bénéficiaires.