Alain Marsaud: «Etre Français aujourd’hui représente un véritable risque dans tous les pays»

Carte du Cameroun.
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Le père Georges Vandenbeusch, curé de la paroisse de Nguetchewe, a été kidnappé par des hommes armés le mercredi 13 novembre au soir, dans l'extrême nord du Cameroun. C’est dans cette même zone qu’une famille française avait elle aussi été kidnappée au début de l’année 2012. Est-ce une zone à risque ? Elément de réponse avec Alain Marsaud, député de la Xe circonscription des Français de l’étranger, dont le Cameroun fait partie, et anciennement en charge de la lutte antiterroriste au parquet de Paris. Il répond aux questions d’Alexandra Cagnard.

RFI : Cette zone du nord du Cameroun est-elle une zone considérée à risque actuellement ?

Alain Marsaud : Le Quai d’Orsay a placé en zone rouge la quasi-totalité des pays du Sahel et des pays au sud du Sahel. C’est peut-être excessif, mais c’est aussi le principe de précaution appliqué de manière extrêmement stricte. Cette zone était considérée comme une zone à risque puisqu’elle était en zone rouge, ainsi que la frontière nigériane. Je devais m’y rendre la semaine prochaine pour rencontrer mes compatriotes dans deux petites villes qui sont à proximité de l’endroit où a eu lieu l’enlèvement. Il y avait 80 personnes que je devais rencontrer. Je suppose que si on m’avait laissé l’autorisation d’y aller, c’est que cela était jouable en termes de sécurité. Aujourd’hui, nous avons quelques groupes qui ont décidé de porter atteinte aux intérêts français, aux citoyens français. J’ai l’occasion d’ailleurs de le faire savoir à nos compatriotes en leur disant que, compte tenu de la politique étrangère que nous connaissons, qui est celle de l’engagement, quelle que soit l’appréciation que l’on puisse porter sur celle-ci, être Français aujourd’hui représente un véritable risque, dans tous les pays et notamment sur cette zone.

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Est-ce que vous avez plus de précisions sur les circonstances de ce rapt ?

Cela s’est passé aux alentours de 23 heures. On est en présence d’une bande de gens qu’on peut qualifier de malfaiteurs, coupeurs de route apparemment. Est-ce qu’ils avaient prémédité d’enlever ce prêtre français ? Ou est-ce qu’ils étaient venus plutôt pour procéder à des pillages comme cela arrive dans la zone ? Il faut savoir qu’on avait renforcé les mesures de sécurité sur le secteur, ce qui n’est pas très facile, à la suite de l’enlèvement de nos compatriotes français, de la famille. Il y avait pas mal de gendarmes qui étaient affectés au préfet de police du nord du pays. Ca se passe dans une zone qui est désertique, montagneuse, assez difficile d’accès au demeurant et plutôt difficile pour effectuer les recherches, même si celles-ci ont été entreprises dès le rapt.

Vous dites que la sécurité est renforcée dans la zone. Pourtant, les autorités nigérianes et camerounaises ne parviennent pas à la sécuriser. C’est faute de quoi : de moyens matériels, humains ?

Je veux dire qu’il y a eu un effectif de gendarmes supplémentaires attribués au préfet de police localement compétent. Mais il s’agit quand même de zones géographiques compliquées avec des systèmes d’Etat qui fonctionnent ou qui ne fonctionnent pas. Les administrations ne sont pas là. Ce ne sont pas les administrations françaises. On est quand même dans un secteur relativement délaissé. Il faut bien le reconnaître et où tout est possible, que ce soit du côté nigérian ou du côté Camerounais, plus particulièrement du côté du Nigeria d’ailleurs.

Justement, on a le sentiment dans ces affaires d'enlèvement que l'on a de plus en plus affaire à des groupes peu structurés. Est-ce que ça complique aussi la sécurité et les enquêtes ?

Bien sûr, parce que nous n’avons plus d’interlocuteurs. Autrefois, quand on nous enlevait des ressortissants français notamment au Moyen-Orient, on savait qu’il fallait s’adresser au Hezbollah ou à telle ou telle organisation plus ou moins structurée. Il y avait un chef. Or, aujourd’hui, devant la multiplicité de ces opérations et surtout l’incapacité que nous avons à identifier véritablement à la fois les responsables, même les opérateurs, nous ne savons pas à qui nous adresser. Donc on attend des revendications qui viennent ou qui ne viennent pas au demeurant. Puis après on tâtonne pour essayer de trouver qui peut agir. Ce qui a été le cas pour la libération de nos compatriotes au Mali et au Niger il y a quelques temps.

Cela veut dire que vous vous attendez à des négociations complexes avec les ravisseurs en général ?

Si on en reste à ces éléments d’information, pour le moment on ne sait pas du tout à qui s’adresser. Il va falloir effectivement attendre sans doute un signal de la partie adverse et à ce moment-là seront entreprises d’éventuelles négociations. Si toutefois ces gens-là veulent négocier parce que, pour le moment, nous n’en savons rien.

Qu’est-ce qui motive ces ravisseurs ?

Ce n’est pas un échange de prisonniers, car la partie camerounaise ne détient personne qui soit susceptible d’intéresser les groupes mafieux, violents ou autres. Il pourrait y avoir effectivement la partie nigériane qui serait concernée. On est en présence de gens qui veulent de l’argent. Il faut bien savoir que, hélas, dans la mesure où on sait que la France paie des rançons - si ce n’est pas l’Etat français, ce sont des entreprises privées -, qu’un Français ça a un prix, et donc qu’effectivement c’est le message que je fais passer à mes compatriotes en disant : « Tenez-vous à l’écart de tout cela ».

Quel prix ?

Si j’en crois vos confrères, c’est le prix qui aurait été payé pour la récupération de nos otages au Mali et au Niger. Ca vaut de l’argent. Ce n’est pas facile à gérer d’ailleurs. Il y a les Américains et les Britanniques qui ne paient pas. Est-ce qu’on peut s’en tenir, nous aussi, à une doctrine de cette nature ? C’est compliqué, parce que si j’étais membre d’une famille d’otages, je serais sans doute intéressé par l’éventuel paiement d’une rançon.

Lors de l’enlèvement de la famille Moulin-Fournier, il y avait des enfants. C’était assez nouveau. Aujourd’hui, c’est un prêtre. Il y a aussi une volonté de marquer l’opinion ?

Enlever un prêtre, c’est vraiment le plus consistant. C’est marquer l’opinion, et de quelle manière ! D’abord, ça fait plaisir aux gens de Boko Haram qui mènent des opérations antichrétiennes extrêmement violentes. D’un autre côté, il est certain que nous, citoyens français, nous sommes à l’écoute de cette affaire particulièrement parce qu’il s’agit d’un prêtre qui a été enlevé alors qu’il exerçait son sacerdoce dans des conditions sans doute difficiles, dans une partie du monde difficile et qu’il s’est sacrifié sans doute, malgré d’ailleurs les avertissements qui lui avaient été adressés par le Quai d’Orsay. Il a voulu rester auprès de ses paroissiens. C’est tout en son honneur mais ça rend les choses bien difficiles. Et pour nous, ça va être une attention plus particulière portée à cette affaire.

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