Bangui, le 5 septembre 2013.
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Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, l'a affirmé ce jeudi 21 novembre : « La Centrafrique est au bord du génocide ». Mardi c'est le directeur du bureau Afrique du département d'Etat américain, Robert Jackson, qui parlait de « situation pré-génocidaire ». Et au début du mois, le conseiller spécial de l'ONU pour la prévention des génocides, Adama Dieng, avait soulevé ce risque aussi.

« C'est un chiffon rouge qu'on agite pour dire qu'on peut encore agir et éviter le pire », explique Jacques Semelin, chercheur au CERI-Sciences Po. « Le terme de "situation pré-génocidaire" employé par l’ambassadeur Jackson mardi devant une commission du Congrès américain est un message aux décideurs de Washington où on ne connaît pas bien la Centrafrique, pour justifier une aide logistique à la force de l’Union africaine », commente pour sa part Douglas Yates, enseignant à l’American Graduate School de Paris.

Mais quand l'ONU, le Quai d'Orsay ou le département d'Etat américain parlent de risque de génocide ou de situation « pré-génocidaire », cela fait référence à un certain nombre de violations des droits de l'homme, des violences à l'encontre de telle ou telle population, des discours de haine propagés contre un groupe donné, des exactions commises au nom de motivations ethniques, raciales, nationales ou religieuses. Toutes ces violations constituent un système d'alarme qui permet par exemple au bureau de prévention des génocides de l'ONU d'alerter la communauté internationale.

Le cas centrafricain

Outre les flambées de violences épisodiques à Bangui depuis la chute du régime Bozizé au mois de mars, on assiste depuis trois mois à une sérieuse aggravation de la situation sécuritaire en Centrafrique.

En septembre, des affrontements très violents avaient éclaté à Bossangoa. Des violences qui se sont propagées à d'autres localités comme Bangassou, ou Bouar notamment. Le mécanisme est toujours le même : d'ex-combattants de la Seleka commettent, en toute impunité, des exactions qui provoquent l'exaspération des populations locales qui, à leur tour, se constituent en milices d'autodéfense, les antibalakas, et se soulèvent contre leurs agresseurs. Des agresseurs qui sont pour beaucoup d’entre eux musulmans.

Les populations des zones chrétiennes font l'amalgame et s'en prennent donc ensuite aux populations musulmanes qu'elles accusent de soutenir la Seleka. Un engrenage de représailles, contre-représailles et attaques préventives, auquel s'ajoutent de vieilles rivalités entre paysans locaux et pasteurs nomades, comme les Mbarara venus du Tchad. Des paysans en colère de voir leurs cultures détruites par les troupeaux qui traversent leurs terres.

Une situation hautement explosive pour l’instant contenue

Au minimum, les autorités de transition sont dépassées par cette situation sécuritaire. La dissolution de la Seleka début septembre n’a servi à rien. « La grande erreur du président Djotodia a été d’interdire la Seleka sans désarmer ses combattants, explique Christopher Fomunyoh, directeur du NDI, un think tank américain proche du parti démocrate. Les armes sont partout. Et aujourd’hui personne ne peut dire qui contrôle quoi. »

Ce que craint la communauté internationale, c'est que dans l’ensemble du pays ou même à l'échelle locale, une communauté religieuse décide de s'en prendre de manière radicale à l'autre. Pour l’instant, ces bombes à retardement sont désamorcées in extremis chaque semaine ou presque par la plate-forme des confessions religieuses qui regroupe les hauts dignitaires catholiques, musulmans et protestants du pays : l'archevêque Dieudonné Nzapalainga, l'imam de Bangui Omar Kobine Layama et le pasteur Nicolas Guérékoyamé Gbangou.

Les trois hommes se rendent très régulièrement, ensemble, dans les différentes localités, théâtres de violences. Sur place, ils discutent avec les autorités locales, avec les populations, et apaisent les esprits. Tous les trois étaient par exemple la semaine dernière à Bossangoa, où ils retournent dans les jours qui viennent.

Dans la mesure de ses moyens, la Fomac, la force d'Afrique centrale, tente de rétablir un semblant de sécurité ici ou là quand un ancien chef rebelle devient trop dangereux. Une insécurité générale qui entrave largement le travail des agences onusiennes ou des ONG sur place, qui sont souvent le seul accès au soin pour la population.

Et la situation humanitaire, déjà désastreuse avant la chute de François Bozizé au mois de mars, se dégrade à vitesse grand V également. Dans son dernier rapport , le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, parle de plus de 400 000 déplacés et de 1,1 million de Centrafricains qui vivent dans l’insécurité alimentaire.

Le salut viendra de l’extérieur

Interrogé par RFI, l’imam de Bangui, Omar Kobine Layama, confie attendre avec un grand espoir l’intervention de la communauté internationale en Centrafrique. Concrètement, sur le terrain, la Misca (Mission internationale de soutien sous conduite africaine) prendra le 19 décembre le relais de la Fomac, avec un contingent de 3 600 hommes.

→ A (RE)LIRE : Centrafrique: cinq options pour un soutien international à la Misca

Dans son rapport, Ban Ki-moon propose au Conseil de sécurité plusieurs scénarios possibles concernant le soutien de l’ONU à cette force africaine. Dans la première option, les Nations unies laisseraient une grande place aux Etats et organisations régionales pour aider comme ils le souhaitent ce déploiement. Les Etats-Unis ont déjà promis 40 millions de dollars sous forme de soutien logistique, de formation ou d’équipements non létaux.

D’autres scénarios prévoient que l’appui multilatéral s’accompagne d’un appui supplémentaire de l’ONU à l’exception de la fourniture de matériel militaire. La dernière option, celle préférée par le secrétaire général de l’ONU, consiste en une transformation de la Misca (Mission internationale de soutien en Centrafrique) en une opération de maintien de la paix forte de 6 000 hommes dans un premier temps, et jusqu’à 9 000 en cas de détérioration de la situation. Le Conseil de sécurité se penchera sur cette question lundi 25 novembre à New York.

En ce qui concerne la France, qui compte déjà sur place un peu plus de 400 militaires, elle envisage de faire passer ses effectifs à un millier d'hommes. Jean-Yves Le Drian, le ministre français de la Défense, est d’ailleurs ce vendredi 22 novembre à Libreville au Gabon où sont stationnés environ 900 militaires. Par ailleurs, 350 hommes ont embarqué samedi à Toulon à destination du golfe de Guinée, équipés de véhicules blindés légers et d’hélicoptères, pour être prêts à renforcer l’effectif français en Centrafrique quand l’ordre en sera donné. Le ballet diplomatique s’accélère donc ces derniers jours pour empêcher, selon un expression employée par Monseigneur Nzapalainga, « d’atteindre le point de non retour ».