L'affaire du «baiser de Nador» : retour sur un petit drame provincial

Les adolescents ont été arrêtés en octobre à Nador, au Maroc, pour avoir publié sur Facebook une photo où ils s'embrassaient.
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La mésaventure vécue par trois adolescents de 14 et 15 ans d'une bourgade conservatrice du nord du Maroc défraie la chronique depuis deux mois. Interrogés par la police puis placés en internat pour avoir posté la photo d'un baiser sur Facebook, Raja, Mouhssine et Oussama sont devenus le centre de toutes les attentions. Mais ils sont surtout les victimes d'une lutte de pouvoir, au sein d'une ville qui s'ennuie.

C'est une histoire provinciale, une pagnolade à la marocaine. Dans une rue tranquille non loin de leur lycée de Nador, dans le nord du Maroc, la jolie Raja et son petit copain Mouhssine se prennent dans les bras et s'embrassent. Leur copain de classe Oussama les prend en photo. L'image est partagée sur le compte Facebook de la jeune fille, avec des cœurs et des bravos.

Mais l'amourette tourne au vinaigre quelques jours plus tard. De jeunes garçons malveillants copient la photo du jeune couple et les vilipendent sur leur blog, au nom de la pudibonderie des adolescents. « C'est une image très innocente et très jolie, pareille à celle de tous les amoureux, sourit Chakib al-Khayari, président de l'Association du Rif des droits de l'homme (ARDH). C'est une honte qu'on mette le destin de jeunes en péril pour quelque chose d'aussi tendre. »

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Car un homme, à Nador, entend se faire valoir. C'est Faiçal el-Marsi, propriétaire d'un café de la ville où l'on parie sur des courses de chevaux. Mais aussi fondateur d'une picrocholine « Organisation unie des droits de l'homme et des libertés publiques », fondée en 2009, et qui s'est surtout illustrée par son opposition aux manifestations du 20 février 2011 et ses éloges du gouverneur.

Si son association est inconnue, son fondateur ne l'est pas. « C'est un homme qui s'est targué d'exercer la profession d'avocat et qui, pour cette raison, a eu des ennuis avec la justice », raconte Me Monaïn Fattahi, qui compte vingt ans d'exercice au barreau de Nador. Soucieux d'affirmer son autorité dans cette ville déshéritée du littoral du Rif, le cafetier écrit alors au procureur du roi. Selon les explications qu'il a fournies à la presse, son geste serait motivé par « des demandes de parents d’élèves outrés par les agissements de ces adolescents ».

Nador, une ville conservatrice

Il est vrai que Nador est une métropole à part. Austère, un peu soviétique, cette grosse bourgade voisine de l'enclave espagnole de Melilla est connue pour son conservatisme. Une ville fermée, peuplée de petits commerçants, d'ouvriers, de policiers surveillant, entre autres, le trafic de haschich et les migrants clandestins.

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Le jeudi 3 octobre, la police les convoque après le lycée, expliquant à leurs parents qu'ils en ont pour une heure ou deux, après quoi ils pourront rentrer chez eux. Mais dans les bureaux de la PJ puis du commissariat central, l'interrogatoire dure plus longtemps, puis finalement toute une nuit. Les questions se succèdent. A Mouhssine, on demande si la jeune fille était consentante ou non. A Raja, si elle est consciente que ce qu'ils ont fait est prétendument interdit. « Elle est très courageuse, sourit Me Fattahi. Elle a toujours invariablement répondu : " J'aime ce garçon, laissez-moi tranquille ". »

Le parquet écarte la peine de prison

Leurs procès-verbaux remplis, on conduit les enfants devant un magistrat, qui doit décider de leur sort. Personne, alors, n'est inquiet. Leur avocat pense qu'ils seront renvoyés chez eux. Mais non : le magistrat ordonne le placement de Raja, Mouhssine et Oussama dans des internats publics où sont placés d'ordinaire les enfants de parents à problème, sous prétexte qu'ils seront ainsi protégés d'éventuels règlements de comptes entre les familles. En l'absence d'un tel centre à Nador, Raja est envoyée à Fès, à plus de 300 km de chez elle.

« Le procureur a paniqué en voyant l'intitulé du plaignant, explique l'avocat de l'Association marocaine des droits de l'homme (AMDH) à Nador, Me Mbarek Bouirik. C'est sans doute un excès de zèle qui l'a dépassé. » Le tapage médiatique provoqué par l'affaire le convainc d'ailleurs très vite d'apaiser les choses. A la première heure, le lundi, il demande au magistrat de lever le placement des enfants et de les faire rentrer à Nador. S'ensuit la petite saga judiciaire qui a enflammé la Toile et les médias internationaux. Et dont le verdict - probablement la relaxe, lors du procès le procureur n'ayant demandé aucune autre sanction qu'un sermon en bonne en due forme - doit être rendu le 6 décembre.

« C'est l'histoire d'une lutte d'egos dans une ville ennuyeuse, explique avec un peu de mépris un habitant de Nador qui s'est exilé à Rabat. Cette triste mésaventure en dit plus long sur l'ignorance de certains responsables de l'administration que sur le conservatisme des mœurs au Maroc. » « Je vais vous dire une chose, tranche quant à lui Me Fattahi. Les enfants ont toujours été soutenus, par tous, leurs familles, leurs copains et les enfants de l'internat. Ceux qui les ont condamnés publiquement ne sont que des vantards. »