La face cachée du chef d’Etat africain


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Plusieurs dizaines de dirigeants africains sont attendus les 6 et 7 décembre prochains à Paris pour prendre part au sommet de l’Elysée pour la paix et la sécurité en Afrique. Ce sont des femmes et des hommes qui, sous bien des aspects, sont inconnus de leurs compatriotes. Portrait-robot composé de l’hôte de marque de François Hollande !

Lorsqu’il était en exil, la cuisine de son appartement du XIIIe arrondissement parisien était interdite aux dames. Il installait ses invités et passait aux fourneaux. Sa table était courue, notamment à cause d’un délicieux gigot d’agneau aux épices, dont il gardait jalousement le secret, et d’une sauce gombo, suave et gluante à souhait.

Depuis son installation au palais présidentiel, dans son pays, sa table ne désemplit toujours pas, mais ses convives déplorent mezza voce qu’il ait tombé le tablier. Il n’est pas commode d’être aux commandes de l’Etat et de faire, en même temps, la popote !

Un cordon-bleu à la tête de l’Etat

Ses compatriotes savent qu’ils sont dirigés depuis quelques années par un intellectuel passé par la Sorbonne, Sciences Po, les syndicats d’étudiants, les barricades de Mai 68, l’agit-prop et, même, la case-prison. Rares sont, en revanche, ceux qui ont conscience d’avoir installé un cordon-bleu à la tête de l’Etat !

De son passé de maître queux, il a gardé un bon coup de fourchette et un goût prononcé pour le bon vin. Dans ce registre, il pourrait former une belle paire avec son tout nouveau voisin, homologue et ami du flanc nord-est qui, avec l’âge, a néanmoins réduit une inclination naturelle pour la bonne chère et les grandes cuvées, tout en gardant intact son amour pour la fête et la salsa.

Ces deux-là passent également pour être à la fois des patriotes ombrageux, des doux rêveurs ouverts à l’universel, à la discussion et à la recherche du compromis. Ils tiennent leur pouvoir du suffrage populaire, sont plutôt faciles d’accès. Ils échappent, pour cela, à la taxinomie.

Des salles d’attente truffées de caméras-espion

En effet, le chef d’Etat africain est d’ordinaire sur ses gardes. Il se méfie de tout et de tous, à commencer par ses proches et ses amis. Il fait surveiller et écouter ceux qui l’approchent de trop près. Les visiteurs sont épiés dans leurs moindres faits, gestes et paroles dans des salles d’attente truffées de caméras-espion.

Les coups de fil passés sur des téléphones cellulaires dans un certain périmètre, à l’intérieur du palais, sont épluchés en fin de journée pour dénicher les mal pensants. Pour de sombres considérations aisées à deviner, tel chef d’Etat a conçu son bureau en équerre. Et tel autre sous forme de labyrinthe. De quoi décourager le visiteur mal intentionné !

Sans verser dans le lieu commun, et même s’il n’en a pas le monopole, le chef d’Etat africain peut être irascible. Il est, bien souvent, cyclothymique. Ne vous étonnez donc pas lorsqu’il vous tire soudainement la tête après vous avoir accueilli chaleureusement la veille. Il a ses raisons.

Entretemps, on lui a fait une petite fiche sur vous, sur vos amitiés supposées ou vos conversations en ville. Ou il se demande subitement pourquoi il perdrait son temps avec vous. Il y a tellement de gens qui demandent à être reçus pour des sujets éminemment plus importants ou qui s’annoncent pour un don, une activité lucrative ou pour faire allégeance.

Des histoires croustillantes sur la bagatelle

Les sautes d’humeur oubliées, le chef d’Etat africain est généralement un conteur plutôt doué. Il a la mémoire fidèle et fertile, mille histoires à raconter. Elles sont souvent bien tournées, croustillantes, pittoresques, parfois drôles, quand elles ne portent pas sur la bagatelle. Dans ce cas, il s’assure qu’il n’y a pas d’oreilles féminines indiscrètes alentours.

Dans le registre audience, il n’a pas son pareil. Il reçoit à longueur d’année tout ce qui passe. Des ambassadeurs, des ministres, anciens, futurs ou en fonction, des techniciens, des commerçants, des dignitaires religieux, des pairs en visite d’amitié, des proches nécessiteux, des courtisans, des hommes d’affaires, des « investisseurs » étrangers inconnus au registre du commerce dans leur pays d’origine, ravis d’accéder au saint des saints…

Le portrait-robot du chef de l’Etat africain comporte plusieurs facettes. Il y a – le fait est méconnu - le président stakhanoviste, premier levé, dernier couché. Mais il y a aussi, hélas, le « roi fainéant » qui ne se souvient même pas du nom de ses ministres, tant les remaniements et autres « réajustements » du gouvernement sont fréquents et les conseils ministériels rares.

Le président est lui-même bien souvent en cure de longue durée en Suisse ou en Espagne. L’Etat tourne vaille que vaille sans lui, quand la puissance publique n’est pas carrément transférée sur les bords du lac Léman ou dans une station balnéaire andalouse.

De la salade bio dans le potager du palais présidentiel

Il y a aussi le président gros-mangeur et celui qui a un appétit d’oiseau, l’inconditionnel de mets africains et le fana de cuisine française. Ou, encore, le forcené de salade bio fraîchement cueillie dans le jardin potager du palais. Il y a celui qui traîne à table et celui qui considère les repas comme une épreuve ou un pis-aller.

Celui, aussi, qui en oublie de manger tant il est occupé à abreuver ses invités d’histoires, bien souvent tirées des coulisses de la vie politique nationale, régionale et internationale. Et il y a celui qui, tel un nourrisson, se laisse nourrir à la petite cuillère par sa dulcinée devant le regard médusé des convives.

Il y a, bien évidemment, l’accro du téléphone cellulaire et celui qui semble tenir le combiné en suspicion ou comme un objet veule. Il y a l’aficionado des SMS, le joueur de dames, de ludo ou de belote, le prolixe, le laconique, le petit-frère, le grand-frère, dont le titre quasi-nobiliaire tient plus à sa longévité à la tête de l’Etat et à son poids financier qu’à l’âge.

Le chef d’Etat africain a, comme tout le monde, ses moments de joie. Et ses soucis. Des préoccupations de bon père de famille, par exemple. Il s’inquiète à l’idée que sa fille puisse participer à un rallye international, tente de faire invalider sa candidature, y renonce finalement et se résout à passer des nuits blanches un poste radio rivé à l’oreille. Une embardée et un tonneau sont vite arrivés !

N’y voyez aucune malice s’il recourt parfois à sa progéniture pour l’épauler à la tête de l’Etat ou occuper des fonctions éminentes dans l’équipe gouvernementale ! Il veut juste s’assurer d’avoir à ses côtés un proche pour déjouer les intrigues de cour, servir, au besoin, d’oreille et suppléer une mémoire défaillante alors que pointe, inexorable, la « vieillesse ennemie ».

Le code déontologique du syndicat des chefs d’Etat

Le chef d’Etat africain serait un loup pour son semblable. C’est sans doute vrai. Mais la solidarité au sein de la caste dirigeante joue plus qu’il ne paraît. Ne vous avisez donc pas de dénigrer un chef d’Etat devant un autre. Avant, par exemple, de recevoir un opposant étranger, il aura pris soin de prévenir son pair. Et lorsqu’il donnera congé au visiteur, il s’empressera de rappeler pour répéter la substance de la conversation censée rester confidentielle.

Ainsi fonctionne le syndicat, avec son propre code déontologique. Cela n’empêchera pas pour autant un chef d’Etat de moquer un homologue, de lui attribuer des noms d’oiseaux et les pires sobriquets, de conspirer contre lui. Ou même, parfois, de lui faire la guerre.

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