Germaine Acogny: «C'est la danse de la vie»

Germaine Acogny, danseuse et chorégraphe franco-sénégalaise, d’origine béninoise.
© Bart Grietens

On la présente souvent comme « la mère de la danse contemporaine africaine ». Ce dimanche 8 décembre, le prestigieux Théâtre de la Ville à Paris lui consacre toute une journée dans le cadre du Tandem Dakar - Paris. Germaine Acogny, danseuse et chorégraphe, sénégalaise et française, d'origine béninoise, a dirigé entre 1977 et 1982 le Mudra d'Afrique, l'école de danse fondée par Maurice Béjart et Léopold Sédar Senghor à Dakar. Depuis, elle a surtout créé l'École des Sables, qu'elle dirige, près de la capitale sénégalaise : un centre de formation pour les danseurs d'Afrique et d'ailleurs. Entretien.

Le Théâtre de la Ville à Paris vous consacre toute une journée où vous animerez ateliers pour enfants et adultes amateurs alors que vous avez formé des dizaines de professionnels. Quel plaisir tirez-vous encore de ce genre d'expérience ?

Ça me touche beaucoup que le Théâtre de la Ville me consacre une journée. Je travaille maintenant avec les professionnels essentiellement, mais c'est un plaisir de partager pour une journée mon univers avec des amateurs. Ils danseront à leur niveau, mais je vais leur montrer ce que je fais avec les professionnels, je ne vais pas leur apprendre la « bamboula » !

On a souvent tendance à croire que la danse africaine, la danse en Afrique, c'est inné.

Hé bien non, la danse n'est pas innée. Je suis d'origine béninoise, je suis arrivée au Sénégal à l'âge de cinq ans, et il m'a fallu du temps pour apprendre le sabar [une forme de danse sénégalaise, ndlr]. Maintenant, j'ai acquis ces gestes-là, mais c'était loin d'être inné, et les rythmes ne l'étaient pas non plus ! Nos danses patrimoniales et traditionnelles sont extrêmement complexes, donc elles nécessitent un apprentissage. Moi j'ai pris l'essence des danses traditionnelles d'Afrique de l'Ouest, et les danses que j'ai apprises en Europe, et j'ai créé ma propre technique où les mouvements sont initiés par la colonne vertébrale.

Vous avez pris le virus de l'enseignement il y a bien longtemps. Vous avez notamment dirigé le Mudra d'Afrique, l'école créée par Maurice Béjart à Dakar, une expérience qui s'est achevée au bout de cinq ans faute de financements. Vous avez ensuite créé votre propre école, l'École des Sables, près de Dakar.

Oui, avec Helmut Vogt, mon mari... il y a mis ses économies, moi aussi. C'était du sable, et des rochers, et nous avons réalisé un village de la danse ! C'était de la folie, mais vous savez, une idée ne meurt jamais, et pour moi, c'était une manière de continuer à faire vivre l'idée de Maurice Béjart et Léopold Sédar Senghor qui avaient mis sur pied Mudra-Afrique. Pour être médecin, on a besoin de formation ; pour être maçon, il faut une formation ;  et bien pour être danseur aussi.

Est-il est difficile aujourd'hui encore de faire fonctionner une institution comme l'École des Sables, par où sont passés des dizaines, des centaines de danseurs depuis la fin des années 90 ?

C'est toujours difficile de trouver des financements. Grâce aux financements étrangers, nous arrivons à faire vivre et danser les Africains qui viennent de tout le continent. Mais il faut que les Africains se prennent en charge et aident la danse. Les moyens sont là. Alors il faut que les gouvernements africains et les gens riches en Afrique aident cette jeune génération de danseurs contemporains qui a jailli, qui fait du bon travail, mais qui a encore besoin de formation.

Quant aux Rencontres chorégraphiques de l'Afrique et de l'Océan indien, elles ne se tiennent plus.

Malheureusement non... mais les danseurs s'invitent, entre eux. Il y a beaucoup de petits festivals, organisés ici et là, soutenus par l'Institut français et d'autres organismes, et ça continue, malgré tout !

Quelle place occupe aujourd'hui la danse dans la société africaine ?  Dans une interview, vous disiez ceci : « avant les vieux dansaient merveilleusement bien en Afrique ; aujourd'hui ils ne dansent plus ».

C'est vrai. Surtout les hommes : ils dansent moins. Par exemple, quand il y a des fêtes, des baptêmes, les hommes ne dansent presque plus au Sénégal. J'ai l'impression que la signification qu'on met derrière la « civilisation » fait perdre l'émotion de la danse. On croit que ça ne fait pas « classe » de danser, quand on est en costume cravate ! Et bien justement, nous avons créé une chorégraphie, Waxtaan, où des hommes dansent en costume-cravate. Ça ne fait pas de mal de danser, quand on passe ses journées dans des bureaux rigides. C'est la danse de la vie.

Vous vous continuez à danser, à 69 ans !

J'aurai 70 ans en mai 2014 [sourire].

Mais à votre âge, bon nombre de danseuses classiques sont bien souvent depuis longtemps à la retraite.

Peut-être parce que la danse classique déforme les corps, avec les ouvertures, les pointes, etc. C'est peut-être pour cela qu'on les met à la retraite [rires], et c'est dommage. Moi, je trouve que les danses africaines ont un grand respect pour le corps, elles ne le déforment pas. Ceci dit, je travaillais beaucoup moins quand j'étais plus jeune ; il me faut bien plus préparer mon corps aujourd'hui.

Et vous fumez toujours la pipe ?

Beaucoup moins ! Je fume la pipe le soir, avant d'aller me coucher.

Vous interprétiez encore récemment votre dernier solo, Songook Yaakaar, à Amsterdam, en France.

Oui, je continue à le tourner, et je vais continuer à faire de nouvelles choses, je vais continuer à danser.

Cliquer sur "télécharger" pour écouter l'interview avec Germaine Acogny.
05-12-2013 - Par Sarah Tisseyre

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- Une journée avec Germaine Acogny au Théâtre de la Ville de Paris, le dimanche 8 décembre.
- Le site officiel de l’Ecole des Sables de Germaine Acogny.

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