Antoine Glaser sur RFI : «La France est rattrapée par l'histoire africaine»

Antoine Glaser est journaliste et écrivain
© Antoine Glaser

Journaliste, écrivain, spécialiste de l'Afrique, Antoine Glaser a longtemps été rédacteur en chef de La Lettre du continent, un bulletin d'information qui s'intéresse spécialement à l'Afrique et à ses hommes d'influence. Il est le coauteur, avec Stephen Smith, du livre Comment la France a perdu l'Afrique (Calmann-Lévy, 2005).  

RFI : La Françafrique, c’est fini, dit-on à Paris. Mais avec ce genre de grand-messe, la France et les pays africains se son-ils vraiment affranchis de leurs vieilles relations ?

Antoine Glaser : Pas réellement. On a l’impression qu’en fait la France est rattrapée par son histoire et particulièrement par l’histoire africaine. C’est assez impressionnant et fascinant de voir que finalement n’importe quel responsable politique français, de droite comme de gauche, une fois installé à l’Élysée, prend la mesure que c’est sur l’Afrique qu’il pourra faire la différence vis-à-vis de ses grands partenaires internationaux.

C’est assez étonnant de voir François Hollande affirmer que la France est une puissance mondiale. Certes, c’en est une, en raison de la puissance nucléaire qu’elle représente. Mais aussi bien sûr, on sent qu’il s’est totalement investi sur les dossiers africains.

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N’aurait-il pas mieux valu, pour la France, ouvrir ce sommet à ses partenaires au sein de l’Europe ? Ça a déjà été le cas par le passé. On avait vu Angela Merkel se rendre à des sommets France-Afrique.

Angela Merkel était venue au sommet France-Afrique de Cannes. Elle était aux côtés de Jacques Chirac. Mais en même temps, c’est vrai aussi qu’on voit bien que parmi les partenaires européennes de la France, chacun reste dans son précarré.

Les Angolais désormais s’occupent du Portugal puisque l’Angola est quasiment plus riche que le Portugal. Les Anglais sont intervenus en Sierra Leone quand il y avait un problème. On a l’impression finalement que tout le monde accepte le fait que la France reste dans son précarré.

Même s’il y a un habillage onusien. Lorsque la France affirme intervenir avec un mandat des Nations unies, c’est elle, en effet qui, en aval et en amont, prépare les résolutions. Donc franchement, c’est la France qui , avant d’être à la manœuvre sur le plan militaire, l’est auparavant sur le plan diplomatique.

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Et c’est une diplomatie d’influence. On a l’impression que c’est communément admis, d’ailleurs. Vous n’entendez absolument pas, par exemple sur la crise centrafricaine, David Cameron ou Angela Merkel, ni qui que ce soit finalement, qui s’exprime sur les conflits en Afrique, à l’exception de la France.

Si ce Sommet pour la paix et la sécurité a cependant été organisé, c’est parce que sur le continent africain, il y a aujourd’hui des défis qui se posent en terme de terrorisme notamment, qui sont finalement des défis qui concernent tout le monde ?

Absolument. Mais à partir du moment où voyez que la France intervient au Mali et que vous n’entendez pas vraiment la puissance de la région qui est l’Algérie, il ya un problème. Vous pensez bien que s’il n’y avait pas des problèmes entre par exemple l’Algérie et le Maroc sur le Sahara Occidental, vous auriez une coalition de lutte antiterroriste entre ces deux pays, qui pourrait en fait se coordonner avec les pays de la région.

On voit que l’Afrique est encore extrêmement balkanisée. Beaucoup de tensions entre frères ennemis qui empêchent la constitution finalement d’armées régionales africaines, voire même au niveau du continent.

La question se pose également au niveau des grandes puissances du continent. Vous n’avez jamais entendu parler d’un sommet entre le Nigeria et l’Afrique du Sud, pour pouvoir être un peu les leaders sur ce continent et dessiner des stratégies panafricaines. On n’en entend jamais parler. Chacun reste vraiment avec ses problèmes domestiques.

Alors quand le sommet de l’Élysée pousse à la mise en place de cette force d’intervention rapide africaine, pour tenter d’apporter des solutions africaines au conflit en Afrique, c’est complètement irréaliste du coup ?

Non, ce n’est pas du tout irréaliste. Mais on voit bien d’abord que l’Union africaine revient de très loin. Ils ont toujours prôné la non-ingérence dans les affaires politiques du voisin. Donc déjà on sent des réticences parmi un certain nombre de chefs d’Etat.

Deuxièmement, on voit qu’il y a deux positions parmi les Etats africains. Vous avez ceux qui sont pour la mise en place de coordinations et d’armées régionales, de forces d’intervention au niveau de la région, en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale, ou en Afrique australe.

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Et puis vous avez ceux qui sont pour une force d’action rapide, une force d’intervention rapide au niveau de l’ensemble du continent.

On voit bien dès lors que, bien sûr ce sont les grandes puissances - l’Afrique du Sud et le Nigeria - qui pourraient être beaucoup plus mobilisés, mais on voit bien que les chefs d’Etat n’ont pas les positions.

Et très franchement, on parle beaucoup d’équipements, de forces, de financement et de formation militaire. Mais qui va décider des mécanismes politiques d’intervention dans tel et tel pays ? A quel moment, lorsqu’il y aura un conflit de politique intérieure ? Même si la France propose de former 20 000 soldats par an, on est quand même très loin d’une capacité d’intervention.

Oui, c’est la question que j’allais vous poser. Qui justement pourrait décider ? L’Union africaine, l’ONU ?

J’ai entendu le président burkinabè Blaise Compaoré - que l’on sent beaucoup plus favorable à une force d’intervention régionale - expliquer sur RFI, qu’à partir de ce moment-là, ce serait évidemment au niveau de la Cédéao que la décision se prendrait. Est-ce que ce serait le président en exercice de la Cédéao ? Pour l’instant, franchement c’est assez fumeux.

Puis il faut quand même dire une chose. Moi, je me souviens - je ne suis pas tout jeune - en 1994, il y avait un autre François, François Mitterrand, au Sommet de Biarritz, qui évoquait déjà la mise en place d’une force d’action interafricaine la Force d’action rapide interafricaine qui s’appelait (Fari). Et vous voyez, on était en 1994. Ça fait quasiment vingt ans.

Donc la date de 2015 vous paraît pour le moins optimiste ?

Oui, mais on sent bien et c’est amusant, François Hollande s’est tellement investi, que ça va devenir le dossier prioritaire de la France.

En plus, vous savez, on ne peut pas dire que les militaires français soient mécontents. En fait 50 % des soldats français à l’extérieur de l’Hexagone sont en Afrique. C’est une façon pour eux aussi de sauver un peu le budget de l’armée française, à partir justement des conflits africains.

On a beaucoup discuté évidemment des questions militaires, des questions de sécurité pendant ce sommet de l’Élysée. On a parlé de questions morales également. Mais il a aussi été question d’économie et de climat. Et sur l’économie on a l’impression que François Hollande s’est plutôt adressé à sa propre opinion, à la population française ?

Absolument. C’était un sommet qui devait être uniquement consacré à la paix et à la sécurité en Afrique. Il y a eu un pendant avec un forum économique, où un certain nombre de rapports ont été présentés. Dont celui de l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine.

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Et c’était assez étonnant de voir Hubert Védrine, qui a été quand même pendant des années ministre des Affaires étrangères et secrétaire général de l’Élysée, faire une déclaration affirmant que la France n’avait pas pris la mesure du nouveau contexte africain et de la bataille économique qu’elle doit y livrer. La France est en retard, selon lui. C’est comme si finalement la France s’était un peu endormie sur son pré-carré, n’avait pas vu arriver toutes les puissances émergentes qu’on voit depuis des années.

On parle toujours de la Chine, du Brésil. Mais c’est incroyable. Il y a l’Inde, il y a même les Turcs et d’autres encore. Et brusquement la France se réveille en disant : non mais alors, on est en train de faire le gendarme et les autres font le business.

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Pour François Hollande les deux sont maintenant liés. Et c’est vrai que c’est plus facile à vendre en politique intérieure, au moment où il y a une crise sociale et économique, d’affirmer qu’en Afrique, dans les cinq ans, la France peut avoir 200 000 emplois, si elle investit dans les deux ans.

Donc on a l’impression que les deux sont liés, alors qu’avant il y avait simplement un point de vue moral (une dette notamment envers les tirailleurs venus mourir sr le théâtre européen pendant les deux guerres mondiales). Au-delà de la morale, maintenant il y a la sécurité et lez business.

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