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Affaire Atangana: au Cameroun, «Paul Biya a la main sur la justice de son pays»

Michel Thierry Atangana et Titus Edzoa
© DR

Trente-cinq ans de prison pour détournement de fonds publics. C'est la double peine que la Cour suprême de Yaoundé a confirmée, mardi 17 décembre, à l'encontre du Camerounais Titus Edzoa et du Franco-Camerounais Michel Thierry Atangana. Les appels à la clémence lancés par la communauté internationale, notamment par François Hollande, n'y ont rien changé. Maître Caroline Wassermann, avocate au barreau de Paris, suit ce dossier de près et se rend régulièrement au Cameroun. Entretien. 

Suite à un incident technique, cet article a été republié dans les mêmes termes ultérieurement à sa première date de publication

RFI : La Cour suprême du Cameroun confirme la seconde peine de prison pour Titus Edzoa et Michel Thierry Atangana. Comment réagissez-vous ?

Caroline Wassermann : C’est une décision absolument effrayante. Il faut savoir qu’on inflige à ces deux hommes de passer la majeure partie de leur vie derrière les barreaux, et de surcroît dans des conditions absolument terribles. Titus Edzoa, je ne l’ai pas rencontré. En revanche, j’ai pu m’entretenir assez longuement avec Michel Atangana il y a un an, quand je m’étais déplacée au Cameroun. C’était quelqu’un qui était déjà épuisé, aussi bien physiquement que moralement, et totalement abattu.

Moi, je pense qu’il s’agit de règlements de comptes politiques et de rien d’autre. Vous savez que le Cameroun est dirigé par une personne qui exerce un pouvoir sans partage depuis trente ans, et que Paul Biya a la main sur la justice de son pays. Pour des dossiers sensibles de cette nature, pas une décision de justice ne lui échappe.

Officiellement, Titus Edzoa et Michel Thierry Atangana ont été condamnés à deux reprises pour détournement de fonds publics. De fait, quand M. Edzoa était secrétaire général à la présidence et M. Atangana directeur d’un projet de travaux publics, n’ont-ils pas commis des malversations ?

Je ne sais pas s’il y a eu des malversations, je n’en ai jamais eu la preuve. Je constate, comme beaucoup de gens qui les soutiennent et qui ont eu accès à ces dossiers, que les preuves de détournement n’existent pas. On ne les a jamais vues. Mais ce qui commence à être vraiment certain, c’est qu’on est dans le règlement de compte politique pur et dur. C’est ça qui est choquant.

Ça s’inscrit dans cette opération « Epervier », qui est officiellement une opération de lutte contre la corruption. On sait dans quelles conditions elle a été décidée. C’est pour faire bonne figure devant les bailleurs de fonds internationaux. Mais on sait très bien que cette opération règle en fait les comptes politiques entre le dirigeant et un certain nombre de gens gênants. Dans le cas de Titus Edzoa notamment, c’est très clair. On a voulu écarter ce monsieur du pouvoir, tout simplement. Et Atangana a suivi.

Ils ont été arrêtés en 1997, à l'époque où le docteur Edzoa avait démissionné du secrétariat général de la présidence pour se présenter contre Paul Biya. Pour vous, il y a donc un lien de cause à effet ?

Vous avez la réponse dans la question que vous posez. Ce sont ses prétentions politiques qui lui ont valu d'être embastillé depuis 1997, c'est-à-dire une vie.

Condamnés une première fois à 15 ans, et une seconde fois à 20 ans de prison, Titus Edzoa et Michel Atangana risquent de rester enfermés pendant 35 ans. Leur reste-t-il une chance de sortir vivants de leur cachot ?

Je pense que ce n’est certainement pas du côté de la justice camerounaise qu’ils ont l'espoir d’une sortie quelconque. Je crois que ces gens, s’ils sortent un jour de ces geôles - qui sont des cachots, parce qu'Atangana, la journée, est à peu près bien traité, mais la nuit, à partir de 20h jusqu’au lendemain à 9h ou 10h, il est dans un cachot qui doit faire 3 m2 -, donc ces gens-là ne trouveront pas de solution au Cameroun.

En revanche, il y a peut-être un espoir du côté de la FIDH, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, et du côté de l’ONU. Il y a toute une série d’instances et de comités de défense qui s’occupent des droits de l'homme dans le monde. Je pense qu’effectivement, il y aurait peut-être une solution de ce côté-là.

Vous défendez un autre prisonnier, en l’occurrence une femme, à savoir l’avocate franco-camerounaise Lydienne Yen Eyoum, qui est en prison depuis près de quatre ans au centre pénitencier Kondengui, à Yaoundé. Que faites-vous pour elle ?

On essaie déjà d’en parler un maximum dans la presse, pour faire en sorte qu’elle ne tombe pas dans l’oubli. Par ailleurs, on a saisi en France un juge d’instruction français pour le délit de séquestration arbitraire et pour les actes de torture et de barbarie, les traitements inhumains et dégradants. Un magistrat français est donc en charge de ce dossier. Et l’instruction suit son cours.

Par ailleurs, j’ai saisi la FIDH, avec qui nous avons transmis ce dossier à l’ONU, plus spécifiquement au Comité de défense des droits de l’homme. L'idée, c’est qu’un jour ou l’autre, les responsables de ces mascarades judiciaires aient à rendre des comptes devant ces instances internationales.

Lydienne Yen Eyoum est accusée d’avoir perçu des honoraires sur des fonds indus. S’il y a une campagne anticorruption, la fameuse campagne Epervier, n’est-il pas normal que la police fasse son travail ?

Oui mais alors, quelle police et quel travail ? Voyez-vous, le principe d'une lutte contre la corruption, je n’ai rien contre. Au contraire, je pense que c’est très bien ! Mais pas si on utilise la lutte contre la corruption pour mettre en prison des gens qui n’y ont pas leur place, et dans des conditions qui sont celles-ci.

Lydienne Yen Eyoum, c’est une petite cellule qu’elle partage avec des tas de codétenues, il y fait une chaleur épouvantable, il n’y a pas d’hygiène, il y a une surpopulation carcérale terrible. Cette prison peut contenir 800 personnes, mais ils y sont 4 000. Je vous laisse imaginer les problèmes sanitaires d’hygiène, de sécurité, etc, qu’il y a là-dedans.

Donc elle clame son innocence, et elle espère qu’à partir du 20 décembre prochain, qui va être la date d’ouverture de son procès au tribunal spécial criminel, on va enfin entendre ce qu’elle a à dire.

Pour tous ces prisonniers, la mobilisation s’amplifie. Pour le Franco-Camerounais Michel Thierry Atangana, les pressions viennent aussi de Paris et de François Hollande lui-même. Au final, ces interventions ne sont-elles pas contreproductives ?

Moi, je salue effectivement François Hollande et le Quai d’Orsay pour leur action, parce que c’est vrai qu’ils font ce qu’ils peuvent. Ensuite, évidemment, on peut se poser la question de savoir si ces interventions ne sont pas contreproductives.

Sauf qu'elles ont au moins un le mérite ; le mérite de ce qu’on fait dans la presse, les interviews qu’on peut donner, nous qui sommes les défenseurs de ces personnes, c’est qu’on ne les oublie pas, qu’ils ne tombent pas dans l’oubli général.

Plus on parle d’eux, plus ils deviennent un problème pour les autorités camerounaises, mais aussi pour la France. Et plus c’est un problème, plus il est fondamental d’y apporter des solutions pour les sortir de là.

 

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