Journée internationale des migrants: le Sinaï, Lampedusa des sables

Des migrants africains marchent dans le désert, après avoir abandonné leur centre de détention «ouvert», implanté dans le sud désertique israélien, le 15 décembre 2013.
© REUTERS/Amir Cohen

Les fugitifs érythréens tentant de rejoindre l'Europe coûte que coûte ne viennent pas seulement s'échouer sur les plages de la Sicile ou de Malte, comme les naufragés de Lampedusa en octobre dernier. Un grand nombre d'entre eux sont kidnappés et retenus en otage dans le Sinaï égyptien, à la frontière avec Israël. A l'occasion de la Journée internationale des migrants, ce 18 décembre, RFI revient sur cette filière qui mène directement, selon plusieurs enquêtes, au corps des gardes-frontières érythréen.

Suite à un incident technique, cet article a été republié dans les mêmes termes ultérieurement à sa première date de publication

Épars dans les dunes, il y avait trois cadavres d'Africains. Deux jeunes hommes et une femme venus d'Érythrée. Depuis trois jours, ils étaient allongés là, dans le désert, non loin de la route, à une vingtaine de minutes en voiture d'El-Arish, la capitale du Gouvernorat du Nord-Sinaï.

C'était en avril 2011 et le vent de la révolution soufflait encore sur l'Égypte. Mais manifestement il n'avait pas atteint les confins du désert, le long de la frontière avec Israël. Dans cette région livrée aux mafias et aux jihadistes, ni l'armée ni la police de Moubarak n'avaient de toute façon jamais eu beaucoup de prise. Et depuis la chute du Raïs, rien n'avait vraiment changé.

La police s'était même retirée de certaines localités, notamment après que des commissariats avaient été attaqués par des manifestants. L'armée est désormais retranchée dans quelques bunkers, en position de défense contre les groupes qui aujourd'hui font régner leur loi dans les sables du Sinaï.

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Ce désert, de toute façon, c'est le territoire des Bédouins. Les tribus organisent le commerce, rendent une forme de justice et maintiennent un semblant d'ordre. Et quelques chefs de clan amassent des fortunes en trafiquant, par des tunnels de contrebande, du matériel de construction, des armes, des voitures et des biens ordinaires à destination de la bande de Gaza.

Mais le trafic le plus lucratif, depuis 2007, ce sont les clandestins, dupés dans les camps de réfugiés d'Afrique et à qui les Bédouins font croire qu'ils peuvent les faire passer en Israël. Puis les séquestrent pendant des mois, le temps d'extorquer à leurs familles le plus d'argent possible.

Trois formes inertes dans les dunes

Tesfay, Efrem et Asmeret, les trois Érythréens allongés dans le sable en ce jour d'avril 2011, faisaient partie de ceux-là. Au volant de sa voiture, en route pour El-Arish, un Égyptien a deviné les trois formes inertes dans les dunes. Stupéfait, en examinant les corps, il s'est rendu compte que le cœur de la jeune femme de 20 ans battait encore. Il a immédiatement conduit Asmeret à l'hôpital.

« Mes ravisseurs m'avaient laissée pour morte, avec deux autres prisonniers décédés pendant les séances de torture. J'ai passé deux semaines en soins intensifs, puis l'homme qui m'avait trouvée m'a accueilli chez lui », a-t-elle raconté, depuis son foyer de Tel-Aviv, à un journaliste. « Il m'a avancé de l'argent pour payer un passeur qui pouvait m'infiltrer en Israël. Ma famille s'est cotisée et a pu le rembourser. »

Asmeret, pourtant, a eu de la chance. Des cadavres d'Érythréens sont régulièrement retrouvés dans les dunes de la zone frontalière, jetés comme des déchets encombrants. Des tombes rudimentaires sont ouvertes par des chiens errants autour des villages. Fin novembre 2011, devant une caméra de la chaîne de télévision privée 25-TV, des Bédouins ont déterré trois cadavres momifiés, pieds et poings liés, à proximité d'une grotte sur les parois de laquelle des Érythréens avaient inscrit des prières en tigrinya, leur langue nationale.

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Un récent rapport d'enquête très détaillé, présenté le 4 décembre au Commissaire européen aux Affaires intérieures Cecilia Malmström, remonte les filières du Sinaï. A la suite de l'ONU, les enquêteurs, l'activiste suédo-érythréenne Meron Estefanos et deux universitaires néerlandaises mandatées par l'organisation European External Policy Advisors, mettent directement en cause le commandant des garde-frontière érythréen, le général Tekle Kiflai dit « Manjus », dans le trafic de migrants.

Ses soldats kidnappent et rançonnent côté érythréen, et revendent à l'occasion aux contrebandiers bédouins avec lesquels ils font des affaires, côté soudanais. Les 230 évadés interrogés par les enquêtrices conduisent ces dernières à penser qu'entre 2007 et 2012, entre 25 à 30 000 fugitifs sont tombés dans les mains de ces commerçants de chair humaine, dont les rétrocommissions vont dans les poches de cet officiel supérieur borgne et réputé brutal, resté ces dernières années indéfectiblement loyal au président Issayas Afeworki. Alors que la jeunesse érythréenne continue, envers et contre tout, de fuir l'enfer totalitaire de leur pays, la source ne tarit pas.

Centre de rétention israélien

En Égypte, l'écho de la révolution de la place Tahrir et du vent des libertés n'est donc pas parvenu jusqu'aux geôles du Sinaï. Mais côté israélien, la situation a également dégénéré. Il y a deux ans, le Premier ministre Benyamin Netanyahu avait fait approuver par son gouvernement une enveloppe de 130 millions d'euros pour régler la question des « infiltrés » en Israël.

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Désormais, un centre de rétention est réservé, dans le sud désertique, aux Africains qui ont survécu aux camps égyptiens et sont parvenus à passer les barbelés de la frontière israélienne.

Mardi 17 décembre, une centaine de réfugiés soudanais se sont rassemblés devant la Knesset, après avoir marché à pied depuis le camp de Holot pour réclamer un peu de dignité. Ils ont été accueillis par la police qui, malgré la présence de députés de gauche qui cherchaient à les protéger, les a embarqués sans ménagement vers la prison de Saharonim.

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