Soudan du Sud: «Il y a une compétition pour le pouvoir, pour les ressources qui y sont associées»

Le président du Soudan du Sud, Salva Kiir, à Paris, le 6 décembre 2013.
© RFI/Pierre René-Worms

Violences à Juba, couvre feu : qui est derrière ces affrontements qui ont fait entre 400 et 500 morts depuis samedi soir dans la capitale du Soudan du Sud ? L'ancien vice-président Riek Machar, soupçonné d’être derrière ces massacres, a opposé un démenti. Il s’agit selon cette figure du Mouvement populaire de libération du Soudan, limogé en juillet et recherché par les autorités, d’ «un malentendu entre membres de la garde présidentielle». Le pouvoir a déjà fait arrêter huit anciens ministres, même si ce mercredi 18 décembre, le président Kiir a affirmé vouloir «parler» à son adversaire. Les éclaircissements de Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS.

RFI : Le démenti de Riek Machar est-il convainquant ?

Marc Lavergne : Pas tout à fait, dans la mesure où Riek Machar est un vieux routier de la scène politique sud-soudanaise et que dès le début des années 90 il avait déjà trahi, le chef de la rébellion de l’époque, alors patron de Salva Kiir, en prenant la tête d’une rébellion à dominante Nuer, son peuple de la cuvette du Haut-Nil. Et le résultat avait approché les 100 000 victimes parmi la population civile, à composante Dinka, c'est-à-dire le peuple de Salva Kiir aujourd’hui président du Sud-Soudan. Avant de se rallier et de devenir le vice-président du nouvel Etat.

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Il y a là par conséquent, je pense, une compétition pour le pouvoir, une compétition aussi pour les ressources qu’engendre le pouvoir et les choses ne sont pas terminées, bien sûr.

A vous entendre, on la l’impression que le ciment de cette division est également ethnique ?

Je ne dirais pas que ce soit un ciment. Il y a une dimension ethnique, bien entendu, dans la mesure où c’est la seule référence en l’absence de nation du Soudan du Sud, d’Etat à proprement parlé. Il y a vingt ans de lutte commune, où les Nuer, les Dinka et les autres peuples ont été peu ou prou associés contre un ennemi commun qui était Khartoum, le gouvernement central.

Mais aujourd’hui que cet Etat a conquis son indépendance, depuis deux ans, on s’aperçoit que ce ciment est très faible. Alors est-ce que pour autant les Nuer et les Dinka qui ont beaucoup d’affinités, beaucoup de côtés culturels communs du même mode de vie sont des ennemis ? Non. Je crois que chacune de ces sociétés est extrêmement fragmentée, que ce soit les clans Nuer ou les clans Dinka.

Et puis il y a une sorte d’intérêt commun de ces deux grands groupes, majoritaires au Soudan du Sud, pour opprimer le reste de la population, la cinquantaine de petits peuples qui sont autour de leur territoire.

En juillet dernier il y avait eu une forme de purge à la tête de l’Etat. Est-ce que les événements, ces violences de ces derniers jours dans la capitale Juba, découlent directement de ces limogeages de ministres ?

Je crois tout à fait, parce que d’abord il faudrait savoir quelle est la raison de ce limogeage. Je pense que là encore, dans la mesure où l’Etat du Soudan du Sud est un Etat miné par la corruption, la gabegie, l’incompétence de ses dirigeants, l’absence de volonté de développement, donc il y a une tension forte des frustrations de ceux qui n’ont pas accès aux ressources.

Il y avait eu ce limogeage en juillet et de toute évidence ce n’était pas la fin de l’histoire dans la mesure où Riek Machar a des soutiens importants, y compris des soutiens armés dans la mesure où toute la population est armée. En tout cas tous les anciens combattants demeurent armés, tous ces peuples nomades éleveurs de bétail que sont les Nuer, et les Dinka, qui sont armés également, donc il y a une violence latente dans l’ensemble du pays. Il était clair qu’il y aurait une revanche qui serait prise ou une tentative de revanche qui arriverait.

Géographique justement, est-ce que les tensions actuelles sont cantonnées à la capitale Juba ou est-ce qu’il y a également des implications au-delà de la ville ?

Il semble que ces violences soient cantonnées à Juba. Dans la mesure où c’est une capitale qui est une ville qui grossit démesurément, qui double de population presque tous les ans, depuis l’indépendance. Dans la mesure où aucun effort de développement n’est fait pour les campagnes. Pour l’instant, il n’y a pas eu de transposition de ces affrontements à notre connaissance sur le terrain. C’est à dire dans les camps de nomades, Dinka ou Shilluk. Il y a une violence latente dans cette région, en particulier à la frontière de l’Ethiopie, chez les Murle les Anuak, où des vols de bétail se terminent par des incendies de village, des viols massifs, des enlèvements d’enfants et des situations extrêmement violentes et meurtrières.

Mais il n’y a pas de lien pour l’instant, entre ces violences latentes dans des régions excentrées et puis ce qui se passe aujourd’hui à Juba, où est concentrée une jeunesse désœuvrée qui est venue, attirée par les lumières de la ville.

Alors d’une capitale à l’autre on parle de Juba, Khartoum. Quel est le rôle précis que joue l’autre Soudan dans ce qui se passe en ce moment dans le nouvel Etat du Soudan du Sud ?

Nous ne pouvons rien vous dire, mais Khartoum a toujours mis la main, Khartoum connaît très bien la configuration politique du Sud-Soudan, et sait appuyer là où ça fait mal. Il sait utiliser toutes les opportunités pour essayer de déstabiliser le Soudan du Sud, dans la mesure où celui-ci soutient plus ou moins à son corps défendant des mouvements rebelles à la frontière entre les deux Etats.

Les Monts Nuba, le Nil Bleu, le Darfour : tout ça est soutenu peu ou prou par Juba. Et donc Khartoum peut y voir un élément de déstabilisation du Sud, qui pourrait lui être bénéfique. D’un autre côté, Khartoum a ses propres problèmes. Il y a un jeu de miroirs entre Khartoum et Juba, dans la mesure où la situation à Khartoum est un petit peu la même : corruption généralisée, affaiblissement du pouvoir et revendications de la jeunesse urbaine, comme on l’a vu cet été aussi. La situation n’est pas réglée.

Et puis au cœur de tout ça, il y a la manne pétrolière, bien entendu, qui est à partager entre Khartoum et Juba. Elle est importante, elle excite les convoitises. Et jusqu’à présent rien n’a été déterminé de façon définitive et satisfaisante pour les deux parties.

Et impossible de ne pas le citer, une menace aussi de crise humanitaire, avec un nombre de déplacés qui grandit jour après jour...

Bien entendu. Mais ce qui est frappant là-dedans, c’est que l’Onu a porté d’une certaine manière le Soudan du Sud sur les fonds baptismaux, que l’Onu est présente avec son armée, avec toutes ces agences humanitaires, et que rien n’est fait malgré la présence de centaines, voire de milliers d’agences de l’Onu, grassement payées, mais qui n’ont pas été capables d’anticiper cette crise et puis qui finalement, cette crise. Celle-ci signe leur échec en matière de construction de la Nation, construction de l’Etat, construction de capacités : tout ce vocable qui est utilisé d’une manière récurrente, un petit peu comme des mantras par des agents de l’ONU.

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