Cheikh Tidiane Gadio sur RFI: «La France est peut-être le dernier baroudeur de l’Afrique»

Un soldat français à Bangui, en République centrafricaine, le 22 décembre 2013.
© REUTERS/Andreea Campeanu

Cheikh Tidiane Gadio, ancien ministre sénégalais des Affaires étrangères et président de l'Institut panafricain de stratégie (IPS) dresse pour RFI le bilan de l'action de François Hollande en Afrique. Un bilan qu’il défend, au Mali, mais aussi pour l’engagement de la France en Centrafrique. Pour lui, ce sont les leaders africains qui auraient dû se mobiliser. Il remet en cause également la communauté internationale qui, selon lui, se repose trop sur la France dans ces situations complexes.

La France mène-t-elle une bonne politique en Afrique ?

Cheikh Tidiane Gadio : C’est une politique qui est nécessairement complexe. C’est parfois lourd de soupçons de part et d’autre. Certains amis africains reprochent beaucoup de choses à la France. Honnêtement, je préfère reprocher beaucoup de choses à l’Afrique. Parce que nous, Africains, devons prendre notre destin en main.

Parlons, spécifiquement, du président Hollande. Honnêtement il a beaucoup fait et il a fait de très bonnes choses en Afrique, sur la question, par exemple, du Mali. Je mets au défi toute personne qui a des critiques de nous dire exactement ce qu’il fallait faire, le 11 janvier de cette année, pour arrêter la progression des terroristes vers Bamako.

Tout le monde dit que les Français ont eu raison,en effet, d’intervenir au Mali. Mais ont-ils eu raison d’intervenir, aussi, en Centrafrique ?

C’est effectivement beaucoup plus complexe. La question, aujourd’hui, est de savoir si c’est l’intervention militaire française qui a précipité la situation dans le chaos ou si le président Hollande avait raison de dire que si l’on ne faisait rien, on allait effectivement vers cette situation que nous vivons aujourd’hui. Le fait que le président Hollande aille au Conseil de sécurité des Nations unies pour dire qu’il est urgent d’agir en Centrafrique, c’était juste. Et c’était même triste que ce soit lui qui fasse cette démarche, alors que l’Union africaine et les leaders africains devaient eux-mêmes la faire.

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Ensuite, en décidant qu’il fallait intervenir rapidement, il a couru beaucoup de risques : risque de solitude, risque d’enlisement et risque d’être témoin, comme au Rwanda, d’actes génocidaires. Donc, il a pris beaucoup de risques pour lui-même. Et je trouve injuste de le blâmer sur l’ensemble et de ne pas prendre une part de responsabilité, nous autres Africains.

Comment expliquez-vous qu’un pays comme la Centrafrique, où chrétiens et musulmans vivaient en harmonie, puisse basculer tout à coup dans la haine religieuse ?

Je trouve catastrophique ce qui est en train de se passer en Centrafrique. J’en parle avec d’autant plus de raisons que je suis Sénégalais. Je vis dans un pays où 6 % de chrétiens nous ont donné un président, Léopold Sédar Senghor. Pendant vingt ans, [il] a combattu contre des musulmans et il les a battus, avec le vote et le soutien de chefs religieux musulmans. Donc nous sommes touchés par la tragédie centrafricaine. Encore une fois, les élus politiques sont venus cultiver un virus qui n’était pas là et provoquer cette situation. En Centrafrique, je suis sûr que les peuples ne sont pas à blâmer, ce sont encore une fois les élites politiques. Il faut bien que les Africains se regardent dans le miroir.

Vous parlez du risque de solitude pour les Français en Centrafrique. Lors du dernier Conseil européen, il y a dix jours, les Allemands et les Anglais ont dit « bonne chance » aux Français à Bangui, et ils ont refusé tout soutien financier à leur mission. Qu’en pensez-vous ?

De plus en plus, il y a quelque chose qui est en train de s’établir au plan mondial. Tout le monde semble vouloir sous-traiter le problème de l’Afrique avec la France, comme si c’était normal. J’ai écouté le président Obama, pour qui j’ai une grande admiration et beaucoup de respect, dire à la tribune des Nations unies, en parlant du Mali : « Nous avons soutenu l’intervention française au Mali ». Cela, nous ne l’avons pas du tout apprécié. Et il est injuste que les pays européens, l’Union européenne, l’Amérique, la Chine, l’Inde, toutes les puissances du monde, disent à la France : « Allez-y, réglez-nous ces problèmes-là » -, et se mettent de côté. Donc, sous ce rapport-ci, il est juste que les pays africains reconnaissent les risques pris par la France.

Mais il faut qu’ils aillent beaucoup plus loin que ça. L’Afrique est balkanisée, morcelée en petits Etats vulnérables. La preuve est faite que ces Etats ne sont pas viables. Et la France ne doit pas être victime de ce relâchement amical avec ces pays. Il est temps que l’on fasse un bilan général de tout cela.

Pour sortir du « bourbier centrafricain », certains disent que la France n’a plus que deux solutions : soit se retirer, soit se renforcer...

Il y a peut-être aussi une troisième solution. Il faut qu’il y ait un sommet africain extraordinaire sur la crise en Centrafrique et la crise au Soudan du Sud et que l’Afrique dise ce qu’elle est prête à faire. Nous avons, avec le président Denis Sassou N'Guesso, un Pacte africain de non-agression et de défense qui est déjà entré en vigueur et qui aurait permis à n’importe quel Etat africain, l’Afrique du Sud, le Nigeria, d’entrer en Centrafrique et de venir au nom de ce Pacte que nous avons tous quasiment signé. Malheureusement, personne n’évoque ce pacte, personne ne le met en œuvre.

Nous savons aussi qu’un président comme le président Idriss Déby du Tchad a beaucoup contribué au Mali. Je sais aussi qu’il a essayé, aussi, de faire beaucoup de choses en Centrafrique avec des contestations de certains courants politiques. Son action, son engagement, est sincère. Pour la sécurité en Afrique, c’est l’Union africaine qui devrait se mettre devant, avec la France en appui, et non la France devant, soutenue par les Africains.

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Vous parlez d’une solution africaine. Il y a trois semaines à Paris, les chefs d’Etat africains se sont promis de mettre en place une force africaine de réaction rapide. Est-ce qu’une telle promesse sera vraiment tenue ?

Nous, au niveau de l'Institut panafricain de stratégie, on a pensé que ça réglerait beaucoup de problèmes si l’on arrivait à mettre en place une force africaine de réaction rapide. Mais il nous faut en urgence accepter, dans chaque armée africaine, de faire un prélèvement de soldats d’élite - prélèvement quasiment obligatoire - et de les mettre ensemble sous un même commandement dans un même pays.

Par exemple, une force militaire panafricaine dans le Sahel, [car] c’est le Sahel qui est la zone la plus menacée aujourd’hui. Ou, à côté du Sahel, vous avez l’Afrique centrale. Et que [ces soldats] soient bien équipés par la communauté internationale. Parce que l’Union africaine ne se réformera pas en tant qu’institution.

Tant que l’Union africaine devra aller à l’Union européenne demander de l’argent, tant que nous compterons sur la France et sur d’autres pays pour traiter nos problèmes de sécurité, ce qu’il faut craindre, c’est que l’on arrive à une lassitude de beaucoup de pays, qui ne veulent plus entendre parler d’interventions en Afrique et de contributions financières. La France est peut-être le dernier baroudeur, et va arriver aux mêmes conclusions bientôt. Et ce sera l’Afrique face à son destin.