Génocide au Rwanda : Canal+ ne fait pas rire les survivants

Le sketch du «Débarquement 2» diffusé sur Canal+, objet de la polémique.
© Capture d'écran

Peut-on faire rire avec un génocide ? La question se pose après la diffusion sur la chaîne privée française Canal + d'une parodie d'émission de télé-réalité censée se dérouler au Rwanda, après le génocide. L'écrivaine rwandaise Scholastique Mukasonga, prix Renaudot 2012, se dit « indignée ».

La séquence dure un peu plus de 7 minutes. Elle s'intitule « Rendez-vous en parenthèse inattendue », mélange de « Rendez-vous en terre inconnue » et de « La Parenthèse inattendue », deux émissions présentées par Frédéric Lopez, et qui emmènent des personnalités à l’autre bout du monde. Diffusée dans « Le Débarquement », sur Canal +, le 20 décembre 2013, « Rendez-vous en parenthèse inattendue » veut parodier les codes de la télé-réalité : deux stars, Gilles Lellouche (Les Infidèles) et Audrey Fleurot (Intouchables) débarquent au Rwanda où ils sont accueillis par un habitant, Honoré.

A grand renfort de blagues pas très drôles, le sketch se moque de l’attitude des acteurs invités dans ce genre de divertissement : plus préoccupés par leur ego ou par leur smartphone que par le sort du pays où ils se trouvent, faussement intéressés par ce que leur disent les habitants, etc. Tout cela aurait pu n’être qu’un sketch un peu raté, si l’action ne se déroulait pas au Rwanda, pays martyr où le génocide de 1994 a fait, selon l’ONU, près d’un million de morts, dans leur immense majorité tutsis. Le personnage d’Audrey Fleurot se plaint d’avoir du mal à trouver un orphelin à adopter : « On te dit génocide, génocide, moi je trouve qu’il y en a encore un paquet en pleine forme ! » Honoré, qui incarne un rescapé des massacres, entonne une berceuse « locale » : « Maman est en haut, coupée en morceaux ; papa est en bas, il lui manque les bras ».

« Nous, les Rwandais, on ne rira jamais du génocide »

Scholastique Mukasonga, auteure de Notre-Dame du Nil, prix Renaudot 2012, n’a pas ri. L’écrivaine, qui a perdu 27 membres de sa famille, dont sa mère, en 1994, se dit « indignée ». Dans une tribune publiée par le journal Libération le 30 décembre, elle affirme que « Nous, les Rwandais, on ne rira jamais du génocide » et qu’avec la fausse berceuse « les génocidaires ont leur hymne, ils le reprendront en chœur ».

Mais l’auteur imagine aussi comment l’idée d’un tel sketch a pu naître à Canal +. « Le génocide c’est ce qui fait encore le plus rire en ces temps de déprime. Pour la Shoah, c’est trop tard il y a quelqu’un qui s’y colle ». Allusion à Dieudonné, accusé d’antisémitisme et dont le ministère français de l’Intérieur réfléchit au moyen d’interdire les spectacles. Sauf que Dieudonné a été condamné sept fois à des amendes pour diffamation, injures et provocation à la haine et à la discrimination raciale. Ce qui n’est pas le cas de Canal +, qui ne nie pas le génocide au Rwanda mais fait preuve – à tout le moins - d‘une grande maladresse et d’un humour douteux, incompréhensible pour les familles des victimes. Contactée par RFI, la chaîne n’était pas en mesure de réagir, lundi 30 décembre.