La lutte contre la piraterie en Somalie coûte «entre 5 et 8 milliards d'euros» selon Jack Lang

Jack Lang
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L'an dernier, 230 attaques de piraterie en mer ont été enregistrées par le Puntland. Ce vendredi 3 janvier, en Conseil des ministres, Frédéric Cuvillier, le ministre des Transports a présenté un projet de loi visant à autoriser la présence d’agents de sécurité privés à bord des navires dans les zones exposées. Jack Lang, ancien émissaire de l'ONU pour enquêter sur la piraterie au large de la Somalie réagit sur cette annonce.

RFI : En 2010, vous avez été missionné par l’ONU, pour enquêter sur la piraterie au large de la Somalie. On imagine que vous approuvez cette initiative, ce projet de loi ?

Jack Lang : Oui, c’est une des propositions qui figuraient dans le rapport que j’avais présenté au Conseil de sécurité et qui a fait l’objet d’une résolution adoptée à l’unanimité par le Conseil. C’est une bonne nouvelle. La décision prise par le gouvernement français, par Frédéric Cuvillier et le Premier ministre,Jean -Marc Ayrault permettra d’améliorer la sécurité maritime.

En effet, vous l’avez rappelé à l’instant, les attaques au large de la côte de la Somalie se perpétuent. Néanmoins, elles ont diminué, il faut le dire, grâce à la flotte européenne Atalante, grâce à des mesures recommandées par l’Organisation maritime internationale, grâce aussi à des forces publiques qui parfois sont présentes sur le navire. Et aujourd’hui la décision est prise, d’autoriser dans certaines conditions, la présence d’agents privés. Je pense que cela contribuera à faire reculer la piraterie maritime, laquelle s’accroît au large des côtes du Golfe de Guinée.

Ce qui est à remarquer dans ce projet de loi, c’est qu’il ouvre la voie à la présence d’agents privés, mais en même temps tout est placé sous le contrôle de l’Etat. Et je m’en réjouis. Ces forces privées sont des forces qui doivent offrir toute une série de garanties.

Ces agents vont venir en complément de la mission européenne Atalante ?

Oui. Tout en jouant un rôle complémentaire, disons. Atalante surveille, sillonne, parfois accompagne les navires, s’empare éventuellement de pirates, les fait juger. Là, ici, il s’agit de protéger mieux en cas de légitime défense les navires concernés. Mais cela dit, la sécurité maritime ne doit pas être incompatible, tout au contraire, avec le respect du droit et du droit international.

Et ce qui est remarquable dans ce projet de loi, c’est que le droit est respecté pleinement et toute une série de garanties devront être données par les armateurs, par les agents qui seront soumis à des contrôles administratifs et judiciaires. Ce n’est pas le mercenariat, comme on dit parfois. C’est au contraire, une mission, je dirais d’intérêt public, assurée par des agents privés, sous le contrôle de la puissance publique.

Jack Lang, est-ce que cela veut dire que ce sont les armateurs qui vont devoir mettre la main au portefeuille pour assurer leur sécurité ?

La puissance publique dépense déjà beaucoup d’argent, vous le savez ! Notamment Atalante, les contrôles le long des côtes. Mais par ailleurs, vous le savez, la piraterie coûte très cher  !

A combien c’est évalué ?

On l’évalue pour les armateurs, entre 5 à 8 milliards d’euros. Donc s’ils mettent la main à la poche comme vous dites, ce sont des sommes relativement raisonnables, comparées au coût représenté par la piraterie maritime, infligé au commerce maritime. Donc, c’est un bon investissement.

Je pense que cela contribuera vraiment à renforcer la sécurité maritime, le développement du commerce maritime dont nous avons besoin pour assurer les approvisionnements et le développement économique. Et je pense qu’en même temps c’est une bonne chose aussi pour les pays riverains qui parfois sont victimes – les pays d’Afrique notamment – sont victimes de ces agissements, qui j’espère, un jour seront définitivement bannis et mis hors la loi.

Agir en mer c’est bien, vous préconisez également dans votre rapport des actions à terre, des actions plus pérennes ?

Je vous félicite d'avoir lu ce document, en effet nous proposions – je proposais – que la principale solution vienne de la terre. Et en particulier grâce à une coopération entre les parties nord de la Somalie ; le Somaliland et le Puntland, qui sont décidés à apporter leur contribution.

Malheureusement, il y a parfois du côté de l’Organisation des Nations unies une certaine forme de bureaucratie qui tend à ralentir l’application des résolutions. Mais je persiste à penser que l’organisation d’un système juridictionnel somalien, la mise en place d’un système pénitentiaire, respecter les droits de l’homme dans le nord de la Somalie, le développement économique, permettre aux habitants du Puntland de pouvoir reprendre pleinement des activités de pêche, des activités d’élevage, des activités de commerce à travers les ports qui existent… Tout cela, je pense, serait une bonne chose pour lutter contre la piraterie, et pour peut-être, indirectement contribuer à assurer le rétablissement de la paix en Somalie.

Ce projet de loi aujourd’hui en France va être débattue prochainement à l’Assemblée. Certains de nos voisins européens ont déjà autorisé l’embarquement à bord des navires d’agents privés. Cela a vraiment porté ses fruits ?

Absolument. C’est une des raisons pour lesquelles je pense que le gouvernement français a été longtemps réticent pour des raisons que l’on peut comprendre. Il fallait à la fois renforcer la protection des navires et en même temps éviter des débordements, des dérives, des violations du droit. Mais, il y a beaucoup de pays dans lesquels c’est autorisé ; les Pays-Bas, l’Italie, la Grande-Bretagne. Elle est parfois hésitante, réservée avec un jeu un peu particulier.

Mais enfin, il y a quand même pas mal de pays qui ont accepté qu’il y ait non seulement dans les zones à risques des forces de police ou de gendarmerie, ou des forces militaires, mais aussi des agents privés. Ces agents privés resteront des agents privés. La loi est très claire. Ils ne doivent pas revêtir la tenue policière. Ils doivent assurer la protection en cas de légitime défense et ne doivent absolument pas se livrer à des actes offensifs.

Votre mission en 2010 concernait la zone somalienne. Quelles sont les autres zones qui sont concernées ?

On l’a évoqué à l’instant. Alors que la zone somalienne continue toujours à être une zone à risques, même si le nombre de navires saisis avec succès diminue considérablement, il y a aujourd’hui un tout petit nombre de navires capturés au large des côtes de la Somalie.

En revanche, un phénomène qui est d’une autre nature se développe à proximité du Golfe de Guinée. C’est lié au pétrole, lié aussi à des conflits entre populations, à des rivalités. Parfois cela prend un tour, je dirais sanglant. Et il est indispensable même que la Somalie ne fasse pas oublier cette zone de l’Afrique qui mérite d’être protégée.

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