Pour Babacar Gaye, «la Centrafrique est aujourd'hui un pays à genoux»

Un homme recevant de l'aide humanitaire à l'aéroport de Bangui, le 8 janvier 2014.
© REUTERS/Emmanuel Braun

Alors que Michel Djotodia vient de quitter le pouvoir et que les députés centrafricains s'apprêtent à élire son successeur dans les jours qui viennent, la crise centrafricaine connait-elle un tournant? Faut-il voir dans les changements politiques qui se profilent, la perspective d'une amélioration humanitaire et sécuritaire dans le pays? De retour de Ndjamena, le Général Babacar Gaye, représentant du secrétaire général de l'ONU et chef du Binuca, le Bureau des Nations unies en Centrafrique, répond à RFI.

Babacar Gaye nouveau chef de la mission des observateurs de l'ONU en Syrie. © REUTERS/Stringer

RFI: Babacar Gaye, vous revenez de Ndjamena, du sommet de la CEEAC. Quel regard vous portez sur la démission de Michel Djotodia ? Est-ce que c’est une partie de la solution au problème centrafricain ?

Babacar Gaye: La transition est un échec. Jusqu’à présent, elle n’a pas pu avancer sur les dossiers qui lui avaient été assignés par les feuilles de route de Libreville et de Ndjamena. Une des raisons de ce manque de performance était très certainement une relation politique difficile au sommet de l’Etat.

Laquelle relation avait été notée, si l’on observe bien dans tous les communiqués des différentes instances où la Centrafrique a été à l’ordre du jour, que ce soit au niveau du Conseil de sécurité, -je fais référence aux résolutions 21-21 et 21-27-, que ce soit le Conseil de paix et de sécurité, que ce soit enfin les sommets de la CEEAC [Communauté des Etats d'Afrique centrale NDLR].

C’est en somme de guerre lasse que la CEEAC, en face du drame humanitaire et du drame tout court que vivait ce pays, a pris cette initiative de réunir une bonne partie des forces vives de la Nation, de les consulter et ensuite de prendre acte de la démission de la tête de l’exécutif.

La vacance du pouvoir doit être constatée, mais elle ne le sera pas vraisemblablement avant lundi. En attendant, on se retrouve dans un pays qui n’a pas d’autorité finalement...

Depuis le 5 décembre, nous avons souvent vécu une situation proche. Donc nous voulons immédiatement mettre fin à cette situation-là. Et tout le monde, je crois, est engagé à aller très vite.

→ à (re)lire : Après la démission de Djotodia, la Centrafrique sans président

Comment est-ce que vous qualifieriez l’état du pays que laissent Michel Djotodia et Nicolas Tsangaye ?

Il y a aujourd’hui 25.000 ressortissants de pays étrangers, notamment de pays voisins, qui ont été évacués de la Centrafrique. Il y a eu dans les jours qui ont suivi l’attaque du 5 décembre, un millier de morts ! Un millier de morts ramassés dans les rues de Bangui ! Il y a actuellement un Centrafricain sur cinq qui est une personne déplacée.

Je crois que cela suffit déjà à donner une idée du drame humanitaire auquel nous faisons face et auquel les Nations unies ont répondu en nommant un sous-secrétaire général des Nations unies comme patron de l’action humanitaire et en renforçant les personnels avec le projet de réunir à Bruxelles le 20 janvier des donateurs.

La Centrafrique est aujourd’hui un pays à genoux, dont la population vit une souffrance de tous les instants. Le camp de presque 100 000 personnes déplacées autour de l’aéroport international est la première image que ceux qui atterrissent à Bangui ont de ce pays. Elle est en général une image édifiante.

Est-ce que les services, les agences de l’ONU, peuvent travailler hors de Bangui et quelles sont les informations dont vous disposez de l’intérieur du pays ?

C’est cela la volonté des Nations unies. Malgré toutes les difficultés, tous les soubresauts, auxquels nous avons dû faire face, nous sommes là présents dans le pays. Au contraire, nous renforçons le nombre de nos personnels dans le pays. Nous nous dotons progressivement d’une unité de gardes fournie par le royaume du Maroc, qui va nous aider dans la sécurité de notre personnel, parce que nous devons faire plus pour les populations.

En dehors de Bangui, nous sommes déjà présents dans plusieurs localités, aux côtés des organisations non gouvernementales. Nous étions à Bossangoa pratiquement la ligne de vie des populations. Parce que ce qu’on oublie trop souvent, c’est que dans un drame comme celui-là les gens ne cultivent plus la terre, les enfants ne vont plus à l’école. Donc c’est l’avenir à la fois immédiat et l’avenir à court terme qui est vraiment mis à mal par la situation actuelle.

Donc les agences des Nations unies sont vraiment mobilisées. L’arrivée de monsieur Abdou Dieng, le sous-secrétaire général qui va s’occuper de l’action humanitaire, est un développement qui traduit bien la détermination de l’ONU à relever le défi qui se présente devant elle, ici en Centrafrique.

En tant que patron du Bureau des Nations unies en Centrafrique, est-ce que vous allez plaider au mois de mars pour la mise en place d’une opération de maintien de la paix véritable en Centrafrique ?

Ce pour quoi nous plaidons – et le secrétaire général vient de le faire – c’est le renforcement de la Misca. Aujourd’hui, nous sommes tous mobilisés autour de cette force africaine. Nous souhaitons qu’elle atteigne au plus tôt ses effectifs. Bien sûr, le Conseil a demandé au secrétariat de lui faire rapport au mois de mars sur les conditions dans lesquelles une opération de maintien de la paix pourrait être déployée. Attendons ce rapport et surtout soutenons la Misca. Voilà ce qui est à l’ordre du jour.