«Opération Forto» en Erythrée, un an après

Photographie de l'un des tanks des soldats mutins devant le ministère de l'Information à Asmara, diffusée par le mouvement d'opposition de la diaspora «Arbi Harnet».
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Le 21 janvier 2013, une unité mécanisée de l'armée érythréenne prenait possession du ministère de l'Information à Asmara, capitale de l'un des pays les plus fermés du monde. Un an après, que sait-on de cette journée très particulière en Erythrée ? Peu de choses, en somme. Juste ce que des Erythréens en exil, restés en contact avec des serviteurs du régime, ont pu apprendre. Récit.

Quelque chose ne tournait pas rond. Jamais depuis l'indépendance, des tanks n'avaient traversé ainsi Asmara. Ce matin du lundi 21 janvier 2013, des engins blindés roulaient vers la colline de Forto où trônent le ministère de l'Information et la radiotélévision d'Etat. D'autres étaient signalés dans la capitale, en route vers l'aéroport. Les habitants s'inquiétaient. On passait des coups de téléphone. Dans ce pays ultra-militarisé où l'omniprésente armée est sous les ordres directs de l'ancien guérillero Issayas Afeworki, ce remue-ménage n'était pas normal.

A dix heures trente, le ministère de l'Information était passé sous le contrôle de soldats silencieux. Un tank veillait à l'entrée du parking. Trois autres faisaient face à la ville. Le directeur du fleuron de la propagande, Asmelash Abraha, apparaissait brièvement à l'antenne pour lire un communiqué demandant l'application de la Constitution de 1997 et la libération des prisonniers politiques. Mais le signal était coupé rapidement. L'opération « Forto » avait commencé. Ce coup de force allait durer toute la journée. Un statu quo mystérieux, suivi du retrait des soldats mutins. En silence, ou presque.

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L'opération aurait été décidée quatre mois auparavant. Elle aurait été pilotée par le gouverneur de la région Sud, Moustafa Nour Hussein, que l'on croyait pourtant indéfectiblement loyal envers le chef de l'Etat. A ses côtés, au moins trois officiers en poste autour de Tsorona, une ville de l'ancienne ligne de front avec l'Ethiopie. Parmi eux, le colonel Siyed Ali Hijay, dit « Wedi Ali », à la tête de son unité mécanisée. Comme nombre de soldats, les mutins fulminaient contre l'autoritarisme irrationnel du président et de ses sbires. Ils auraient attendu le moment propice pour les éliminer.

Les conspirateurs auraient été «donnés»

Le vendredi 19 janvier, Issayas Afewerki avait présidé une réunion des gouverneurs et annoncé une nouvelle rencontre pour le lundi suivant au Hager Media Hall, sur les hauteurs de Forto. Moustafa Nour Hussein aurait saisi l'opportunité. Les officiers fidèles auraient été informés. Deux cents hommes de troupe étaient prêts à entrer dans la capitale. Mais le plan aurait été éventé. Quelqu'un dans la chaîne de commandement aurait donné les conspirateurs.

En passant à travers Dekemhare, à 40 km d'Asmara, les tanks des rebelles n'auraient pu faire le plein de carburant que sous la menace. Arrivés dans la capitale, il leur aurait paru évident que les unités qui devaient s'insurger ne le feraient pas, et qu'ils étaient seuls. Ils auraient néanmoins foncé vers le ministère où devait se trouver le président.

Mais à Forto, il n'y avait que le personnel de la radiotélévision. L'unité de Wedi Ali tenait la place, mais pour combien de temps ? Des négociations auraient été engagées, notamment avec le très ambigu ministre de la Défense Sebhat Efrem, qui assurait les mutins qu'il partageait leurs revendications. Ce dernier aurait fait la navette entre Forto et la présidence, mais aussi les bureaux des puissants généraux restés fidèles au régime, particulièrement Filippos Woldeyohannes, enfermé dans sa tanière de Kewahuta.

Wedi Ali ouvre le feu sur les négociateurs

Wedi Ali, lui, ne faisait confiance à personne. Pendant les discussions, il aurait ouvert le feu sur l'un des négociateurs, le colonel Sehaye Mekonnen, dit « Wedi Moke », le blessant gravement. Il voulait en finir avec l'emprise totalitaire du chef de l'Etat. Il aurait même fait diriger le canon d'un tank sur la présidence, en contrebas, se disant prêt, face à la réticence de ses hommes, à faire feu lui-même.

Le ministre Sebhat Efrem et le général Eyob « Halibay » auraient alors supplié le colonel mutin de baisser la garde, « au nom des martyrs de la révolution ». L'opération était dans l'impasse. En fin de journée, les officiers insurgés et leurs hommes ont donc quitté Forto. D'abord repliés dans la base de Kushet, à l'extérieur de la capitale, Wedi Ali et deux autres colonels, ainsi que leur supérieur hiérarchique, le général Saleh Osman — qui jurait ne pas avoir été mis dans la confidence — auraient alors cherché à trouver refuge dans leurs fiefs. Tous ont été arrêtés. Sauf un : Wedi Ali qui, cerné dans le village de Shebek, aurait alors préféré se suicider plutôt que de se rendre.

Le gouverneur rebelle serait mort en détention

Aujourd'hui, Moustafa Nour Hussein, les officiers mutins et plusieurs dizaines de soldats sont toujours enfermés quelque part, dans l'infernal système pénitentiaire érythréen. On dit que le gouverneur rebelle serait mort en détention. Convaincu d'avoir eu affaire à un complot des musulmans de l'appareil d'Etat, le président a également fait incarcérer son fidèle ami Abdella Jaber, le numéro deux du parti unique, lequel serait également décédé dans des circonstances obscures.

L'opération Forto est unique dans l'histoire moderne du pays. Pas une feuille ne bouge sans que le redoutable chef de l'Etat ne l'apprenne, dit-on. Mais pour les militants de la diaspora, une chose est désormais sûre : on peut oser défier le pouvoir en Erythrée, à visage découvert.