Rwanda: pour Louise Mushikiwabo, «les Nations unies ne sont pas le réservoir de la vérité»

Louise Mushikiwabo, ministre des Affaires étrangères du Rwanda.
© DR

Présente à Addis-Abeba, la ministre rwandaise des Affaires étrangères revient sur les relations entre Washington et Kigali, qui se sont tendues suite au meurtre de Patrick Karageya. Elle redit la « désapprobation » du Rwanda suite à la publication d’un nouveau rapport d’experts de l’ONU pointant un soutien du Rwanda au M23 en RDC.

RFI : Quelle est votre réaction, suite à la publication du rapport du groupe d'experts des Nations unies sur la République démocratique du Congo, malgré l'opposition du Rwanda ?

Louise Mushikiwabo : Ce rapport des experts des Nations unies, c’est le même rapport depuis deux, trois ans. C’est un rapport qui n’est pas professionnel. C’est un rapport à caractère politique, qui manque de preuves, qui manque de précision. Et donc, le Rwanda a tenu à signifier au Conseil de sécurité sa désapprobation.

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Et de toute façon, où que l’on puisse aller, au-delà du conflit, pour que l’on puisse vraiment atteindre un niveau de stabilité, il faudrait que l’on soit sérieux. Il faudrait que l’on aille vers les vraies questions, que l’on y trouve des solutions. Ce n’est pas à coups de faux rapports que l’on va atteindre cette stabilité dont le Rwanda et le reste de la région ont besoin.

C’est une accusation grave que vous renouvelez à l’endroit d’experts onusiens. Les Nations unies ont estimé que ce rapport avait été suffisamment documenté...

Vous savez, les Nations unies ne sont pas le réservoir de la vérité. Ce n’est pas le premier rapport qui est fait sur la région. Et je pense qu’il faudrait d’ailleurs s’interroger sur le fait que, malgré ces multiples rapports qui racontent la même chose, la logique dicterait qu’on puisse aller vers la vraie résolution de ce conflit. C’est un conflit qui dure depuis plusieurs années, qui est directement lié au génocide qu’il y a eu au Rwanda. Ça va faire vingt ans, dans trois mois.

Alors, bien évidemment, le Rwanda a tenu à s’exprimer sur ce rapport. C’est le même rapport qu’il y a eu il y a six mois. C’est le même rapport qu’il y a une année... Accusations, rapports... On n’a eu que ça depuis plusieurs années. Et finalement, il n’y a pas la paix.

Le département d’Etat américain, il y a dix jours, a fait part de sa préoccupation suite à une succession de meurtres d’exilés rwandais - meurtres motivés politiquement. Les Etats-Unis se sont également dits choqués par les déclarations du président Paul Kagame. Que répondez-vous à Washington ? Où en sont vos relations avec les Etats-Unis ?

Vous savez, les relations entre Kigali et Washington sont des relations très solides. Surtout depuis 1994, donc depuis l’arrivée au pouvoir de l’administration qui est au Rwanda aujourd’hui. On a eu des hauts et des bas, entre les Etats-Unis et le Rwanda. Mais c’est lié au tumulte de l’histoire du Rwanda. C’est aussi lié au fait que, dans les meilleures relations, on a toujours des points de mésentente. Mais ne vous en faites pas, les Etats-Unis et le Rwanda parviennent toujours à s’entendre et à aller de l’avant.

Vous ne reprenez donc pas à votre compte la phrase du président Kagame qui a dit, en relation avec le meurtre de Patrick Karegeya : « D’autres nations ont fait mille fois de même dans la défense de leur nation » ?

Le président Kagame n’apprend rien aux grands de ce monde. Mais ce qui est important, pour le Rwanda, c’est que cet homme qui a été assassiné en Afrique du Sud n’a pas été assassiné par le Rwanda. Ça, c’est important.

Deuxièmement, c’est un homme qui a annoncé la violence et qui a acté sur la violence au Rwanda, avec ces implications directes, qui ont mené à des pertes de vies humaines au Rwanda. Donc, le président Kagamé a été très, très clair : « Vous attaquez mon pays, je n’ai pas de pitié. Je n’ai pas à m’expliquer ». C’est normal.

Cela dit, pourquoi a-t-il attendu vingt jours pour clarifier la situation et dire que ni le gouvernement rwandais, ni les services, ni les appareils de l’Etat, n’avaient quelque chose à voir avec ce meurtre ?

Le président Kagame n’a pas d’obligation à s’expliquer sur des incidents qui se passent en Afrique du Sud. Il y a une enquête qui est menée en Afrique du Sud. Cet homme n’est plus au Rwanda et ne travaille pas pour le Rwanda. Donc, et pour le président Kagamé, et pour les Rwandais en général, ce n’est pas du tout une priorité.

En Centrafrique les soldats rwandais jouent un rôle très important. Ils s’exposent énormément, dans des quartiers difficiles...

Les forces rwandaises de maintien de la paix, qui sont là depuis pas très longtemps, nous font état d’une situation qui est difficile, certes, mais où l’on voit quand même des améliorations. La situation en général est compliquée. Et ça va prendre du temps.
Le Rwanda, en tant que pays contributeur de troupes, en République centrafricaine, mais aussi en tant que pays membre du Conseil des Nations unies pour la sécurité, est très intéressé par ce qui se passe. Nous suivons de très près. Mais nous sommes beaucoup plus optimistes, bien sûr.

Chaque soir, chaque jour, il y a des incidents dans différents quartiers. Mais, surtout avec la venue de la présidente de transition, il y a quand même un sentiment de calme qui va prendre bien sûr, quelque temps avant d’être ressenti au niveau de ces populations.

C’est tout de même un appel au secours que Catherine Samba-Panza a lancé, mardi, en réclamant officiellement la présence de Casques bleus des Nations unies dans son pays...

Bien sûr. Et je pense que c’est un appel qui a été bien reçu. Nous avons parlé, ici, au niveau du Conseil des ministres de l’Union africaine, de cette crise en République centrafricaine. Il y a une réunion, ici, dans quelques jours, le 1er février, pour une collecte de fonds pour un appui beaucoup plus soutenu à la République centrafricaine.
Donc, c’est une situation difficile, mais on ne désespère pas. On pense que l’Afrique, en tout cas cette fois-ci, est très, très sérieuse par rapport à la recherche d’une solution.

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