J.D. Okhai Ojeikere, le chantre des coiffures africaines est mort

Abebe (1975), photo réalisée par J.D. ‘Okhai Ojeikere. Tirage argentique Baryté / Gelatin silver print.
© J.D. ‘Okhai Ojeikere Courtesy Galerie MAGNIN-A, Paris.

Chez les femmes, une seule chose l’intéressait : leurs coiffures magnifiques et magistrales qu’il comparait volontiers aux chefs d’œuvres de la sculpture. Sa série photographique Hair Style de femmes nigérianes est devenue mondialement connue et reconnue. Ce dimanche 2 février, à Lagos, le photographe nigérian J.D. Okhai Ojeikere vient de décéder, à l’âge de 83 ans.

Ce sont des photographies absolument exceptionnelles.
André Magnin, galeriste et spécialiste de l’art africain.
04-02-2014 - Par Siegfried Forster

Il fait partie des trois grands photographes iconiques de l’Afrique avec les deux Maliens Seydou Keïta (1921-2001) et Malick Sidibé (né en 1936). Avec ses yeux brillants et son sourire joueur, Okhai Ojeikere avait capté le regard de milliers de femmes, mais il a préféré de se concentrer sur leurs coiffures, des véritables sculptures architecturales, chargées de beauté, de sens et d’une tradition millénaire : « Pour lui, ces coiffures montraient que les coiffeuses elles-mêmes étaient des artistes, remarque André Magnin, spécialiste de l’art africain. Chaque coiffure a une signification, chaque coiffure porte un nom. Certaines sont faites pour le bureau ou la rue, mais d’autres sont des coiffures beaucoup plus traditionnelles qu’on fait une fois dans la vie, pour des mariages ou des traditions très spécifiques. Il avait photographié aussi des sculptures en bronze millénaires dans les grandes collections au Nigéria pour montrer que ces coiffures existaient déjà depuis 2000 ou 3000 ans. »

De la Documenta à Kassel jusqu'à la Biennale de Venise

André Magnin, aujourd’hui chercheur, collectionneur, directeur de la collection Pigozzi et galeriste, avait organisé la première grande exposition d’Okhai Ojeikere en Europe. C’était en 2000, à la Fondation Cartier pour l’art contemporain à Paris. Depuis, ses œuvres figurent dans beaucoup de grandes collections publiques et privées et ont été montrées dans les plus grands musées du monde et aux plus grands festivals d’art contemporain comme en 2007 à la Documenta Kassel 12 et en 2013 à la Biennale de Venise.

Dans la famille Ojeikere, il n’y avait pas de photographe. Et, contrairement à beaucoup d’autres, Okhai avait commencé tout seul, sans aucune commande, à faire ses séries de portraits qui se transforment très vite en un inventaire exhaustif de l’art de la coiffure. Né en 1930 dans le petit village d’Ovbiomu Emai au Nigéria, il avait 19 ans quand il s’est acheté un modeste appareil Brownie D sans flash, en échange de deux livres. Dès les années 1960, il parcourt le Nigéria à vélo pour chercher des coiffures et des coiffes : « Pour montrer la beauté, la complexité et la structure de ces coiffures, il prenait en général trois images pour chaque sculpture : de face, de profil et de dos qui permettent de montrer la totalité de la coiffure. C’est un travail véritablement unique dans toute l’Afrique » explique André Magnin.

Hair Style

J D 'Okhai Ojeikere en 1998. © André Magnin, Paris.

En 1954, il entre au ministère de l’Information comme « assistant en chambre noire » jusqu’à l’indépendance du pays en 1960. Devenu membre du Nigeria Art Council en 1967, il prend l’année d’après ses premiers clichés dédiés à la culture nigériane au Rolleiflex 6x6. Pour nourrir son art et perfectionner la prise de vue, Ojeikere était aussi photographe de plateau à la première télévision indépendante au Nigéria, la Television House Ibadan et photographe de publicité pour la West Africa Publicity du groupe Havas. Parallèlement à sa célèbre série Hair Style qui rassemble près de mille portraits pris entre 1968 et 1999, il avait fait également tout un travail beaucoup moins connu : 20 000 négatifs sur l’architecture, la publicité, les arts et les traditions, la musique, l’éducation ou sur les enfants dans son pays.

Fidèle à son image de photographe, lui-même était coiffé « très simplement, se souvient André Magnin. Chez les hommes de cette génération, il n’y avait pas d’excentricité dans les coiffures. Ojeikere avait des cheveux très courts et une coiffure de tout ce qui est le plus simple, le plus carré. C’était un très bel homme, mais coiffé tout à fait naturellement. »

 

Ce sont des photographies absolument exceptionnelles.
André Magnin, galeriste et spécialiste de l’art africain.
04-02-2014 - Par Siegfried Forster