Procès en France lié au génocide rwandais: quelles implications politiques?

Un survivant du génocide et guide du mémorial regarde un panneau de photos du génocide, à Kigali.
© AFP/Gianluigi Guercia

Vingt ans après le génocide rwandais, le procès de Pascal Simbikangwa s’est ouvert ce mardi 4 février devant la cour d'assises de Paris. Cet ex-officier rwandais est accusé de complicité de génocide et de crime contre l'humanité. Pour la première fois, la France juge une personne soupçonnée d'avoir participé aux massacres. C'est donc une affaire judiciaire inédite, avec également de fortes implications politiques puisque les relations franco-rwandaises sont très compliquées depuis les événements de 1994.

Le procès Simbikangwa contribue au rapprochement diplomatique entre les deux pays, au moins dans un premier temps. Le Rwanda d'ailleurs n'a pas caché sa satisfaction. « C'est l'histoire qui s'écrit », s'est réjoui le ministre de la Justice, Johnston Busingye. Cependant, les deux pays ont encore beaucoup de chemin à parcourir avant d'avoir des relations totalement apaisées, tant le passif est lourd.

La France est soupçonnée d'avoir soutenu le régime génocidaire, politiquement, mais aussi militairement. Kigali accuse Paris de complicité pour avoir notamment formé et armé les forces rwandaises.

Par ailleurs, au fil des années, les relations ne se sont pas arrangées avec la traque des génocidaires présumés. Kigali a demandé, plusieurs fois, l'extradition de suspects réfugiés en France mais la justice a toujours refusé, alors que des pays comme le Canada ou la Norvège l'ont fait.

« Nous nous sommes toujours demandé pourquoi ça avait pris vingt ans. C'est tard, mais c'est bon signe », a déclaré le ministre rwandais de la Justice avant l’ouverture du procès Simbikangwa. En effet, des procès d'anciens génocidaires présumés, il y en a déjà eu en Suisse, en Finlande, aux Etats-Unis ou encore en Belgique. Aucun en France, « par absence de volonté politique », explique Me Patrick Baudouin, avocat à la Fédération internationale des droits de l'homme pour qui « Paris ralentissait les dossiers au fil de la tension avec le Rwanda. »

Rupture des relations

La tension entre la France et le Rwanda est allée jusqu'à la rupture des relations diplomatiques en 2006, lorsque la justice française avait mis en cause des proches du président Kagame dans l'attentat contre l'avion du chef de l'Etat de l'époque, Juvénal Habyarimana, une opération considérée comme l'élément déclencheur du génocide.
Il a fallu trois ans pour rétablir les relations, en 2009. En février 2010, Nicolas Sarkozy est devenu le premier président français à se rendre au Rwanda depuis les massacres. Il avait alors reconnu « de graves erreurs d'appréciation et une forme d'aveuglement de la France ». Un premier pas qui avait détendu les liens. Mais pour autant, Nicolas Sarkozy n'était pas allé jusqu'à présenter des excuses officielles.

Pourtant, les victimes du génocide espèrent toujours un repenti de la France. « Quand on reconnaît une erreur, on doit en tirer les conclusions : il faut demander pardon », a déclaré Marcel Kabanda, représentant en France de l'ONG Ibuka, principale organisation de rescapés du génocide.

Mandats d’arrêt

Pour l'historienne franco-rwandaise Assumpta Mugiraneza, des excuses ne suffiront pas à tout apaiser. Pour elle, une réconciliation se construit dans le temps, avec des gestes symboliques, des commémorations ou encore des paroles.

D'ailleurs, la tension diplomatique peut resurgir très vite. Ce fut le cas en 2012 lorsque les autorités rwandaises avaient refusé d'agréer, pendant plusieurs mois, le nouvel ambassadeur français dans le pays. Et cette tension pourrait revenir à chaque nouvelle affaire.

En effet, en France, plus d'une vingtaine d'instructions sont en cours. Le Rwanda a d'ailleurs lancé des mandats d'arrêt internationaux contre trois de ses ressortissants : Claude Muhayimana, Innocent Musabyimana et Laurent Serubuga.

Claude Muhayimana a 52 ans et vit à Rouen, ville du Nord-Ouest de la France, depuis près de treize ans. Il est soupçonné d’avoir participé à plusieurs massacres dans les localités de Kibuye et Bisesero. Cet ancien chauffeur de l’hôtel Guest House de Kibuye aurait aussi transporté de nombreux miliciens hutus sur différents lieux de tueries.

Innocent Musabyimana a, quant à lui, 40 ans et a été arrêté dans la région de Dijon. Il serait poursuivi pour sa participation aux massacres, pour meurtre ou encore viol.

Enfin, Laurent Serubuga qui, lui, est « un gros poisson », comme on dit. C'est un ex-colonel, ancien chef d'état-major adjoint de l'armée rwandaise. Il faisait partie du cercle rapproché du président Habyiarimana.

Pour les deux premiers, il y a quelques jours à peine, l'avocat général de la Cour de cassation s'était dit défavorable à leur extradition. Les juges doivent statuer le 28 février. Le tribunal de Douai, dans le Nord, s'est également prononcé contre l'extradition du troisième.

Enfin, il y aura le verdict dans l'affaire Simbikangwa qui pourrait être récupéré politiquement. Selon l'historienne Assumpta Mugiraneza, « Si Pascal Simbikangwa est acquitté, il ne faudrait pas que le Rwanda accuse la France de nouveau. S'il est condamné, il ne faudrait pas que Paris dise : " voyez comme nous voulons un apaisement ? " »

Ainsi, on le voit bien, les fantômes du passé peuvent encore empoisonner les choses pendant longtemps.

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