Hicham Lasri: «Rien n’a changé au Maroc»

Hicham Lasri, réalisateur du film C'est eux les chiens qui sort ce 5 février en salles en France.
© Siegfried Forster / RFI

Attention, ça bouge énormément ! C’est eux les chiens s’attaque à la situation du Maroc d’aujourd’hui. Un film hors norme et très inconfortable pour les spectateurs. Hachim Lasri questionne l’histoire récente de ce pays où « rien n’a changé » et qui a joué un rôle « mou » lors du « printemps arabe ». Après un premier long métrage très esthétisant en noir et blanc et avant son prochain film qui tournera autour de l’homosexualité, le réalisateur marocain a décidé de sortir C’est eux les chiens (produit par Nabil Ayouch) d’abord en France et ensuite au Maroc.  Né en 1977 - quatre ans avant les « émeutes du pain » évoquées dans son film - Lasri vit et travaille toujours dans sa ville natale, Casablanca. Entretien.

Au début de C’est eux les chiens, la caméra bouge énormément, et nous avec. Est-ce un film troublé ou un film pour troubler ?

C’est beaucoup plus un film pour raconter d’une manière extrêmement véloce, rapide, dans l’urgence, la situation du Maroc, en tout cas de Casablanca. Dès le départ, il fallait un peu jouer sur les codes du cinéma, agresser un peu. On a toujours tendance à vouloir faire des films « agréables », des films gentils. Sauf que, cette fois, le sujet ne se prêtait pas à la gentillesse. Pour raconter la colère d’un peuple, des nations, il fallait être au moins aussi agressif et transgressif que le sujet lui-même.

On suit un homme, merveilleusement interprété par Hassan Badida, un homme perturbé, qui vient d’être libéré, trente ans après avoir été emprisonné lors des « émeutes du pain » de 1981. Un homme qui ne connaît plus son pays. Qu’est-ce qui a changé dans son pays, le Maroc ?

En fait, deux choses. Il y a des artefacts de changement, mais dans le fond, rien n’a changé. Le film ne dit que cela. La première fois quand on le voit, cet homme a toujours l’impression d’être en 1981 durant les « émeutes du pain », durant le mouvement du soulèvement populaire de l’époque à cause de la hausse des prix des matières premières. Et puis, progressivement, on donne l’impression que tout a changé, qu’on est ailleurs, etc. Concernant son histoire personnelle, même 30 ans après, son passé l’a poursuivi. Il n’a pas réussi à se délester de ses pêchés de jeunesse. J’aime bien l’idée de créer à la fois le parallélisme entre 1981 et 2011, ce qu’on appelle le « printemps arabe », et de jouer sur le trouble que, en fait, c’est une maladie. Cela avait les mêmes symptômes, sauf que cela n’avait pas les mêmes résultats à la fin. Le statu quo demeure. C’est ça le commentaire du film : montrer qu’il ne faut pas trop s’exalter, parce que le changement demande beaucoup de travail. Et non pas un coup de nerf.

C’est un homme qui n’a plus d’identité, il ne se souvient plus de son nom, juste de son numéro. Au Maroc, aujourd’hui, on est juste un numéro ?

C’est beaucoup plus complexe. L’idée était de raconter l’histoire d’un personnage. On est dans le cinéma, dans un personnage. C’est Don Quichotte, Ulysse… Il y a des références à James Joyce, à certaines personnes comme Céline. L’idée n’était pas de raconter un pays ou d’être dans l’engagement politique, parce que, à la fin, cela doit rester un film. Même si on s’attaque à un sujet trop grand, énorme, qui est toujours d’actualité, il fallait surtout raconter d’un point de vue émotionnel le récit de quelqu’un qui revient littéralement à la vie. C’est un zombie qui revient à la vie.

Il n’est plus reconnu par sa propre famille, il ne reconnait plus sa propre maison, il ne retrouve plus ses anciens amis. La seule personne qui le reconnaît, c’est son ancienne maîtresse. C’est eux les chiens, ce sont ceux qui ont retourné leur veste ?

C’est eux les chiens joue finalement sur la paranoïa. Dans tout mouvement, dans tout soulèvement, il y a un « ennemi », il y a quelqu’un qui joue le rôle du méchant. Sauf que dans le film, je me suis arrangé pour montrer des gens avec des facettes positives et négatives. Même le personnage principal qui a subi un tort extraordinaire, de disparaître pendant 30 ans, ce n’est pas un gentil monsieur. C’est aussi quelqu’un qui a fait des erreurs dans le passé, qui avait des vices qui ont finalement détruit la vie de sa famille et finalement aussi sa propre vie, parce que le rejet de sa propre famille vient de là. L’histoire reste ouverte à l’interprétation.

Hassan Badida incarne l'homme sans nom qui se souvient uniquement de son numéro 404 dans C'est eux les chiens, de Hicham Lasri. © Nour Films

L’Égypte est toujours en feu, la Tunisie bouge beaucoup, du coup, le Maroc apparaît comme un pays stable, tranquille, calme. Aujourd’hui, en tant que créateur, en tant que cinéaste, peut-on travailler « calmement » au Maroc ?

Au Maroc, il y a beaucoup de choses qui ont été faites pour aplatir des erreurs du passé, pour essayer de travailler sur le passé, les années de plomb, les emprisonnements politiques, sur toutes ces choses qui étaient du terrorisme d’État. Arrivé en 2011, il y avait beaucoup moins de choses accumulées qu’en Tunisie ou en Égypte. Au Maroc, on a beaucoup plus de problèmes de « société » comme l’éducation, l’emploi, des choses plus quotidiennes, moins fracassantes que de renverser un dictateur. C’est pour cela que l’expression du « printemps arabe » est molle. Pour moi, au Maroc, il n’y avait pas de « printemps arabe ». Le citoyen arabe n’était pas un citoyen, il était un sujet de dictateur. C’était important de montrer que chaque citoyen est important, parce que sa voix est importante. Le film commence avec ça, avec quelqu’un qui retrouve littéralement sa voix. Et le film finit avec une grosse chanson de metal arabe-marocain, avec des gens qui expriment de la rage, de la colère.

En novembre 2010, Nezha Drissi, la directrice du Festival international de documentaires (Fida Doc) à Agadir déclarait qu’on peut faire et montrer des choses au Maroc, mais qu’il reste des tabous comme l’homosexualité et la critique politique : « Amener des films un peu comme le bâton pour se faire battre, je n’en vois pas l’utilité. » Est-ce que le Maroc est toujours dans la même situation qu’il y a un Centre national de cinéma, mais on ne peut pas aller trop loin ?

Non, je ne suis pas d’accord avec cela. Je pense qu’il faut avoir le courage de ses idées. Entre 2010 et maintenant, il n’y avait pas beaucoup de changement, à part la réaction du roi au Mouvement du 20-Février. C’est vrai, il peut y avoir une sensibilité, mais en même temps, notre rôle en tant qu’artiste ou cinéaste, c’est aussi d’aller là où les gens ont un peu peur d’aller. C’est cela notre rôle : d’explorer les recoins les plus sombres de notre société.

Hicham Lasri, réalisateur marocain du film C’est eux les chiens.
05-02-2014 - Par Siegfried Forster