Michel Luntumbue: la nouvelle force africaine peut «devenir pérenne»

Michel Luntumbue, chargé de recherche au GRIP.
© Amélie Tulet/RFI

Depuis le sommet de l'Union africaine de janvier 2014, on en sait plus la Caric, la Capacité africaine de réaction immédiate aux crises. Des pays volontaires, mettraient à disposition des troupes capables d'intervenir rapidement en cas de conflit. Pour Michel Luntumbue, du Groupement de recherche et d'information sur la paix et la sécurité (GRIP), elle pourrait remplacer la Force africaine d'attente, qui devait être créée d'ici 2015.  

RFI : Pourquoi ce projet de Caric, alors que l’on nous parle depuis des années d’une force continentale, la Force africaine en attente ?

Michel Luntumbue : La proposition de cette force d'intervention rapide est présentée comme un dispositif transitoire qui doit assurer la soudure entre les besoins sécuritaires immédiats et le délai qui reste encore jusqu’à l’opérationnalisation effective de la force africaine en attente.

Dans l’idée de ce dispositif Caric, qui prend la décision d’intervenir dans un pays en cas de crise ?

Le dispositif est conçu pour être dirigé par le Conseil de paix et sécurité de l’Union africaine. Mais la Caric interviendra à la demande d’un groupe d’Etats intéressés par une crise qui surviendrait.

Une fois que le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine donne son feu vert pour une intervention, qui dirige l’opération sur le terrain ?

Actuellement, il y a encore un débat sur les modalités d’opérationnalisation. Il existe une tension entre le niveau des communautés économiques régionales, qui aimeraient bien jouer un rôle de premier plan dans la gestion des crises qui surviennent. Tandis que, pour des raisons d’efficacité, le Conseil de paix et de sécurité aimerait aussi avoir la prééminence.

RFI s’est procuré un document de travail selon lequel une fois le feu vert du Conseil Paix et Sécurité de l’UA donné, la gestion de l’opération est faite par les Etats qui participent à l’opération ?

Oui, ce groupe d’Etats, qui fournira les effectifs, aura aussi la responsabilité de la conduite de l’action militaire.

Est-ce que cela veut dire que les pays déjà puissants, ceux qui peuvent se permettre d’intervenir, de mobiliser des hommes, de financer des opérations, vont être les gendarmes des crises sur le continent ?

C’est un des enjeux justement. Est-ce que la dynamique de cette architecture de paix et sécurité va être essentiellement entre les mains de grandes puissances régionales au détriment des plus petits pays ? La Caric permet une souplesse en mobilisant les puissances dotées d’une capacité militaire directement opérationnelle. Il y a quelques initiatives ponctuelles en cours, qui démontrent l’effectivité de ce modèle-la. On peut citer le cas très récent de l’intervention de la Brigade internationale, au sein de la Monusco et qui était fournie notamment par les troupes sud-africaines, tanzaniennes et de Malawi, pour contrer la rébellion du M23 dans le Kivu.

Pour la Caric, une dizaine de pays se sont déjà dits prêts à participer : l’Afrique du Sud, l’Angola, la Tanzanie, le Tchad, le Soudan, la Guinée, l’Algérie, l’Ethiopie et l’Ouganda. Quel intérêt pour ces pays dans ce nouveau dispositif ?

Parmi les pays que vous citez, il y en a qui jouent déjà un rôle régional. L’Ethiopie se positionne comme une des puissances structurantes dans la sous-région. Et au niveau africain, l’Ouganda aussi a cette ambition. C’est le cas de l’Afrique du Sud, également, dont le rôle a été déterminant dans les processus de paix, comme depuis le début du conflit en RDC.

Pourquoi le Nigeria n’est pas favorable à ce projet ?

Le Nigeria est un cas particulier : une puissance hégémonique, dans le fait qu’il représente un peu plus de la moitié de la population de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Il représente l’armée la plus nombreuse aussi, et la plus dotée en capacité de projection, et il a joué un rôle précurseur dans les crises survenues au début de l’année 1990, en Sierra Leone et au Liberia notamment. Dans cette expérience-là, le Nigeria avait retiré une certaine frustration d’avoir beaucoup apporté, sans pour autant avoir obtenu des retombées immédiates pour le pays.

N’y a-t-il pas aussi la crainte d’une perte de souveraineté, puisqu’une intervention pourrait se décider sur un territoire sans l’aval des premiers concernés ?

Le Nigeria est actuellement concerné par une situation sécuritaire très préoccupante. Les groupes comme Boko Haram et Ansaru, peuvent être une des contraintes immédiates qui l’amènent à ne pas encore se projeter dans la perspective de la Caric.

Verra-ton cette Caric en 2014 ?

Cela semble un peu prématuré. Est-ce que ça s’appellera Caric, ou est-ce que ce sera en attendant encore des solutions ad hoc ? La Force africaine en attente (FAA) était programmée pour 2015. Cette échéance ne sera probablement pas honorée. La Caric évidemment apparaît comme une solution de bon sens.

Ne pensez-vous pas qu’elle va tout simplement remplacer la Force africaine en attente ?

C’est une hypothèse. En cas de réussite de la Caric, si elle remplit les objectifs et les besoins sécuritaires envisagés par l’Union africaine, il est probable qu’elle devienne un outil pérenne.