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Rwanda

«Je raconte mon calvaire chaque semaine», témoigne un rescapé du génocide

Augustin dans une antenne du Secours catholique, où il est bénévole, à Rennes.
© RFI/Charlotte Oberti

A l'âge de 5 ans, Augustin a échappé au massacre des Tutsis au Rwanda. Vingt ans plus tard, en France, il cherche à se construire un avenir meilleur, malgré un passé qui refait régulièrement surface.

Son sourire est immense, même quand il parle du génocide au Rwanda. Son corps, lui, est fin et élancé, son nez, long : les soi-disant caractéristiques physiques des Tutsis. Augustin préfère se décrire comme un « oiseau qui va là où sont les opportunités ». Depuis 2009, date de son arrivée en France grâce à un programme d’étude, ce Rwandais de bientôt 26 ans tente de se construire un avenir.

Benjamin de sa famille, il est l’un des rares membres à avoir survécu au massacre des Tutsis, en 1994, et le seul à avoir quitté le pays. Au Rwanda, l’une de ses sœurs, traumatisée, ne parvient pas à achever ses études. Augustin, lui, saisit sa chance : il veut devenir français, s’apprête à intégrer un master, travaille sans relâche, s’engage comme bénévole auprès des plus démunis. « Je suis fort », lance-t-il, fragilement, avant d’avouer que ce rythme effréné l’aide avant tout à ne pas penser.

« Etre loin, ça peut te mettre au fond du trou »

Augustin a beau se tenir occupé, le souvenir du génocide est toujours présent. D’autant plus que, dans les rues de Rennes, où il vit, sa nationalité ne laisse personne indifférent. « Ici, être noir, ça se voit », commente-t-il. Malgré ses efforts d’intégration, il dit se sentir en décalage. « Quand tu croises quelqu’un, il te demande rapidement " d’où tu viens ? ", tu réponds " du Rwanda ". Ça interpelle », explique-t-il, lassé de répondre aux questions « tu y étais pendant le génocide? », « comment tu as fait pour t’en sortir ? ». « Je raconte ça chaque semaine. Etre dans un pays étranger, ça peut te mettre au fond du trou ».

Rares moments de répit : les parties de football improvisées avec les copains. Le foot, Augustin le suivait déjà à la télé au Rwanda. Là-bas, les amateurs du ballon rond se passionnent pour le championnat d’Angleterre. Ici, Augustin supporte le PSG, « le seul club français à avoir des ambitions européennes ».

L’ambition pour mot d’ordre, l’étudiant en télécommunications est forcé de retrousser ses manches. Contrairement à ses camarades « aidés » par les bourses d’études, lui ne peut prétendre qu’à l’APL (Aide personnalisée au logement), faute de tuteur en France. Pour compenser, il est agent de propreté dans les locaux de la SNCF, le soir. Une semaine sur deux, le jeune homme travaille comme gardien de la résidence dans laquelle il vit. Combatif, il s’accroche à l’idée que « la lumière est au bout du tunnel ». Un tunnel dans lequel il a pénétré le 13 avril 1994, six jours après le début du génocide des Tutsis par les milices hutues.

L’odeur du sang et des explosifs

« Cette journée-là, c’était horrible. Cette odeur de sang mêlé à celle des explosifs… Pas de doute, j’ai connu mon apocalypse ». Pudiquement, Augustin laisse ressortir quelques souvenirs choisis : sa grande sœur emportée par une grenade dans l’église où la famille s’était réfugiée, dans la région de Kabarondo (est), certaine que les miliciens n’oseraient pas attaquer un lieu sacré. Son évasion de l’église mortuaire, sans sa famille, et ce petit garçon, en fuite avec lui, stoppé dans sa course par une balle qui lui déchira le flanc.

« Après la fin du génocide, j’ai ressenti une immense joie, c’étaient les meilleurs moments de ma vie », se souvient Augustin. « Je me sentais victorieux », fier d’être survivant. Après avoir été placé en orphelinat, le petit garçon déménage à Kigali, la capitale, où une tante le recueille.

Si, vingt ans plus tard, les souvenirs sont encore vifs, Augustin assure que la haine n’a pas sa place dans son quotidien. « Nous avons chacun nos responsabilités à prendre pour favoriser la réconciliation », lance-t-il. Durant ce génocide de proximité, « qui pourrait figurer dans le Guinness des records » en raison de la rapidité avec laquelle entre 800 000 et un million de personnes, majoritairement Tutsies, ont été tuées, ce sont parfois de simples voisins qui se sont transformés en assassins.

Carapace

Toutefois, Augustin révèle une froideur affichée par certains Rwandais à l'égard de la nouvelle génération d’immigrés, en France. « Les familles rwandaises, celles arrivées dans le pays peu après le génocide, sont méfiantes. Il y en a même qui ne me disent pas bonjour », explique-t-il, tout en refusant de s’étendre sur les appartenances ethniques de ces personnes. « Je ne les connais pas, je ne peux pas dire de quelle ethnie elles sont ». Les mots « hutu » ou « tutsi » ne franchissent, de toute façon, jamais les lèvres du jeune homme.

Augustin a ainsi développé une carapace : malgré les sollicitations, il ne fait partie d’aucune association rwandaise et se tient à une distance raisonnable de ceux qui croisent sa route. « Je n’ai pas d’ami proche parce que, après, quand tu n’es plus ami, la personne peut utiliser ce que tu lui as confié contre toi », assure-t-il, dans un aveu flagrant de traumatisme.

Il conserve également une certaine retenue vis-à-vis du gouvernement français, et de son action militaire controversée au Rwanda en 1994, via l’opération Turquoise. « En 2010, Nicolas Sarkozy a fait un discours dans lequel il a parlé d’ " erreurs d’appréciation "… Cela ne dit rien ! », regrette-t-il. La France n’a jamais officiellement reconnu le génocide des Tutsis.

Malgré tout, l’œil rieur, Augustin veut rester positif, en imaginant, par exemple, son avenir avec « une belle Française ». Un rêve de longue date : « Au Rwanda, quand une fille est mince, on dit qu’elle est française ».

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