Pas de preuve de menace du réchauffement climatique pour le lac Tchad

Photographie aérienne d'un village camerounais, bordant le lac Tchad.
© USGS

Courant de l'été, l'Institut de recherche pour le développement (IRD) doit publier une étude réalisée pour la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT). L'équipe responsable, composée de 14 chercheurs et spécialistes, français et originaires des pays riverains, estime notamment que le lac Tchad n'est pas spécialement menacé par le réchauffement climatique. L'un d'entre eux, Géraud Magrin, chercheur au Cirad, qui était le vice-président de cette expertise collégiale, fin connaisseur de la région, répond à nos questions.

RFI : On évoque souvent un lien entre réchauffement climatique et évolution du niveau d’eau, dans le lac Tchad. Votre étude relativise ce raisonnement, comment l’expliquez-vous ?

Géraud Magrin : Les modèles qui analysent la manière dont le changement climatique aura des effets sur la pluviométrie en Afrique de l’Ouest et centrale ne sont pas concordants. Il y a des parties du monde où ce type de modèle est fortement concordant, dans cette partie de l’Afrique, ce n’est pas le cas. Donc scientifiquement, aujourd’hui, on ne peut pas dire si le réchauffement climatique se traduira par davantage de pluviométrie sur le bassin amont du lac Tchad et donc davantage d’eau dans le lac Tchad ; ou par une baisse de l’eau dans le lac. Nous ne sommes pas capables de le dire. Il n’y a aucune certitude.

Le lac Tchad a été soumis à de grandes évolutions de son état, au fil du temps. Quelle sont ces évolutions et sur quelle période chronologique se manifestent-elles ?

Notre diagnostic est moins pessimiste que celui qui est souvent fait parce que l’on considère que la situation du lac Tchad telle qu’on l’observe ces dernières années s’inscrit dans une histoire qui s’inscrit dans la variabilité. Le lac Tchad a toujours beaucoup varié. A l’inverse d’autres études, qui se focalisent uniquement sur les eaux libres, nous prenons en effet en considération les surfaces marécageuses. Ces dernières, alimentées en eau et en biodiversité, représentent des milliers de kilomètres carrés.

Les analyses actuelles s’appuient sur des inquiétudes très fortes, qui se sont développées au moment des sécheresses des années 1970 à 1980. Elles avaient réactivé la peur, déjà ancienne, d’une disparition complète du lac Tchad parce que sa nappe d’eau s’était réduite à une superficie très limitée. Ce lac est organisé en deux cuvettes, séparées par une grande barrière. La cuvette sud est alimentée directement par le Chari. Lorsque la crue est faible, la cuvette nord n’est pas alimentée. C’était le cas à cette époque et nous parlions alors de « petit Tchad sec ».

Depuis les années 1990 à 2000, nous sommes dans un niveau que nous appelons « petit Tchad », mais pas de « petit Tchad sec ». Tous les ans, il y a eu au moins un peu d’eau dans la cuvette nord et nous avons une situation qui, globalement, est relativement favorable aux activités humaines. Cette situation de « petit Tchad » permet de fournir des superficies de marnage - des zones qui sont couvertes puis découvertes par la crue et la décrue - qui sont très étendues. Elles permettent une agriculture relativement prospère et productive, mais aussi l’élevage et la pêche. Les activités humaines s’adaptent plutôt bien.

Au cours du XXe siècle, nous avons identifié quatre états du lac : « grand Tchad », « moyen Tchad », « petit Tchad » et « petit Tchad sec ». Depuis les temps géologiques, il y a des variations très importantes. A l’échelle du XXe siècle, le passage d’un état à l’autre peut se faire en quelques années.

RFI : Que peut-on anticiper des évolutions du lac Tchad ?

En matière d’hydraulicité, à savoir les apports en eau du lac, c’est un grand point d’interrogation.

La donnée qui est bien connue, c’est celle de la démographie. Le lac a attiré des migrants de tout le Sahel. C’est une des régions qui a polarisé des populations depuis trente ans. Aujourd’hui, le lac, les îles et les rivages, jusqu’à une trentaine de kilomètres autour, représentent environ 2 millions de personnes. Au vu de la croissance démographique, on sait que cette population devrait plus ou moins doubler d’ici environ vingt-cinq ans.

Pour ce qui est du bassin du lac Tchad dans son ensemble, la population devrait aussi doubler d’ici une vingtaine d’années. Il y a, de plus, deux grandes villes proches dont la population devraient doubler largement avant : Ndjamena, au Tchad et Maiduguri, au Nigeria. Ces grandes villes consomment beaucoup de produits agricoles et une bonne partie de la production de poisson qui viennent du lac Tchad.

Le lac Tchad peut contribuer à produire des produits agricoles, halieutiques et pastoraux aux populations de l’arrière-pays sahélien. Il peut avoir un rôle clef en termes de sécurité alimentaire et d’emploi. Dans une perspective de transition économique et démographique, l’agriculture représente un gros pourvoyeur d’emploi. A condition qu’il y ait d’ambitieuses politiques de développement rural et territorial.

L’un des problèmes clefs qui se posera, c’est celle de l’accès et des règles d’accès aux ressources naturelles. Il faut en effet pouvoir garantir que certaines populations, comme les migrants, les cadets sociaux ou les éleveurs ne soient pas exclus. Dans le cas contraire, le lac Tchad pourrait devenir une zone de conflits. Ils sont pour l’instant contenus mais l’augmentation de la pression humaine pourrait les amplifier.

RFI : Quelles sont les conséquences de l’activité humaine sur le lac ?

Il n’y a pour l’instant pas de grande agriculture risquant de consommer de grandes quantités d’eau. L’essentiel de l’agriculture est familiale et paysanne. Cela dit, une très forte augmentation de la consommation d'eau sur le bassin amont, et notamment une irrigation non maîtrisée, pourrait à l'avenir affecter l'alimentation en eau du lac Tchad. L'agriculture a relativement peu d’impact sur l’environnement, même si l’utilisation croissante de pesticides peut représenter à terme un danger pour la qualité de l’eau et du poisson.

Il y a également des incertitudes sur l’avenir de la pêche. Les halieutes sont partagés : un certain nombre d’entre eux considère que la surpêche n’est pas un problème tant que le système de la crue régule l’alimentation du lac en poissons. En revanche, si le niveau de l’eau diminuait, il n’y aurait plus d’eau dans la cuvette nord et la pression des pêcheurs se concentrerait sur une portion plus réduite.

Il y a aussi un problème potentiel d’exploitation pétrolière. Pour l’instant absente. Exxon  exploite dans la zone de Doba, à environ 600 kilomètres, mais plus près du lac, la CNPC (China National Petroleum Corporation) a construit un système de production de pétrole qui alimente une raffinerie située au nord de Ndjamena. Elle n’est qu’à 80 kilomètres du lac et jouxte le Chari. Un incident industriel majeur pourrait causer de graves dégâts. Mais on peut espérer que la compagnie a pris des précautions nécessaires. Quoi qu’il en soit, la prospection continue aux alentours du lac et des réserves pourraient être découvertes dans les zones d’eau.

RFI : Quelles sont les démarches et les projets en matière d’infrastructures ?

La réflexion contemporaine sur le transfert d’eau depuis le fleuve Congo jusqu’au lac Tchad est née dans les années 1980, en période de forte sécheresse. Colossal, ce projet concernait 100 km³ par an (à titre de comparaison, le Chari apporte environ 20km3 par an). Les projets plus récents se limitent à 3 km³.

Autour du lac Tchad, vivent des sociétés qui s’adaptent de manière très fine à un environnement complexe. C’est un défi pour les politiques publiques car la création d’une route, par exemple, peut être inondée d’un moment à l’autre. Il faut intégrer la variabilité de l’environnement.

Autre caractéristique : la zone est transfrontalière et partagée par le Tchad, le Nigeria, le Niger et le Cameroun. C’est un défi pour les politiques publiques, car chaque Etat a tendance à mener ses propres initiatives. Rares sont les démarches qui prennent en considération le fait que les populations voyagent au travers du territoire.