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Rwanda

Rwanda: «Une odeur, un bruit, un regard peuvent déclencher une crise»

Marie-Odile Godard.
© RFI / Aurore Lartigue

Les trois mois qu'ont duré le génocide ont laissé les survivants fracassés, traumatisés, hantés par les atrocités qu'ils ont subis ou dont ils ont été les témoins. Marie-Odile Godard est psychologue, psychanalyste et maître de conférences à l'Université de Picardie. Elle a travaillé sur les traumatismes des rescapés.

RFI : Quel rôle les commémorations jouent-elles dans le travail de reconstruction ?

Marie-Odile Godard : A partir de 2004, on a vu apparaître une forme particulière d’explosion de la souffrance : les crises traumatiques à l’occasion des commémorations qui chaque année durent trois mois. Pendant neuf mois les gens vivent apparament normalement, et puis d’un seul coup, lors de ces cérémonies, ils « disjonctent ». Ils crient, ils pleurent. Au Rwanda, tout le personnel de la santé mentale travaille pour essayer de contenir ces manifestations de souffrance et pour accompagner ces personnes après, les neuf mois suivant. Comme l’explique Darius Gishoma [psychologue clinicien, auteur d’une thèse sur sur les crises traumatiques lors des cérémonies de commémoration du génocide au Rwanda, NDLR], il y a un « enkystement » du génocide pour les rescapés, puis un « désenkystement » au moment des commémorations. Et un « réenkystement » après.

La parole est-elle facile pour les rescapés rwandais ?

Les gens parlent, mais la parole ne suffit pas. Il ne suffit pas de raconter son histoire à quelqu’un, ou même à un psychologue pour que l’ensemble de ce que cette histoire a entraîné comme traumatismes psychiques, soit évacué. Ce qu’il faut, c’est une certaine élaboration de cette parole avec des thérapeutes. Avec l'association Ibuka et Médecins du monde, j’ai par exemple participé à un programme de soutien psychologique aux rescapés dans le cadre des « gacaca » [tribunaux populaires créés pour jugés des génocidaires présumés, NDLR]. Lors des « gacaca », les gens se réunissaient pour juger sur les lieux du crime, avec les personnes qui étaient là. Le problème c’est que souvent le rescapé se retrouvait seul, sa famille ayant été tuée, face à des génocidaires entourés de leurs proches. La première chose qui est difficile pour les rescapés, c’est l’isolement. On a donc créé des groupes de thérapeutes pour qu’au sortir des « gacaca », les rescapés puissent venir parler, exprimer leur colère, leur déception, etc.

Y a-t-il une typologie des traumatismes des survivants du Rwanda ? Un syndrome Rwanda ?

Je ne sais pas. J’ai travaillé avec des rescapés de la Shoah, avec d’anciens soldats de la guerre d’Algérie. Le temps qui s’était écoulé était plus long donc ils n’exprimaient pas les choses de la même manière. Mais au Rwanda, il y a une chose radicalement différente : c’est que les rescapés vivent avec leurs bourreaux. Même s’ils arrivaient à refouler, à oublier, à chaque fois qu’ils sortent de chez eux, quelque chose vient leur rappeler le génocide. C’est la particularité des rescapés du Rwanda.

Vous avez travaillé sur les rêves traumatiques. Avez-vous noté des particularités concernant les rêves des survivants du Rwanda ?

Le rêve est éminemment individuel. Mais dans la tradition rwandaise, les mauvais rêves sont envoyés par l’esprit des morts mal enterrés. Donc forcément pour les Rwandais, ces rêves sont marquants. Certains aussi font des rêves où ils revivent à l’identique ce qu’ils ont vécu. Dans le film Rwanda, un cri d’un silence inouï d’Anne Lainé, une rescapée dit : « Je fais des rêves tellement terribles que je me lève et je me sauve. » C’est-à-dire que c’est tellement réel que c’est la réalité ! Et c’est le propre du rêve traumatique : reproduire ce qu’on a vécu. Les crises pendant les commémorations fonctionnent un peu comme ça, à la manière d’un flashback. Donc c’est un instant, mais un instant terrible. Dans les crises post traumatiques, les gens hurlent : « Non non non, ils arrivent ! ». Ils sont dedans.

Au Rwanda souvent les bourreaux étaient des voisins. Comment se construit-on avec ça ?

Dansle Livre d’Elise, Elise Rida Musomandera, qui avait dix ans pendant le génocide, explique cela : « Comment peut-on faire confiance à un autre ? » Puisque toutes les confiances qu’on pouvait avoir sont tombées. C’est vraiment difficile mais on ne peut pas vivre seul. Recréer des liens est nécessaire pour les rescapés.

Vingt ans ont passé depuis le génocide. Est-ce qu’on guérit d’un tel traumatisme ?

On essaye de se reconstruire à côté mais la fêlure sera toujours présente et menacera toujours de réapparaître. On peut enfouir les souvenirs, mais parfois une odeur, un bruit ou même un regard, peut déclencher les crises traumatiques. Le sensoriel reste à vie.

Vous avez également travaillé sur les enfants du génocide. Comment vont ces enfants qui sont maintenant de jeunes adultes ?

On s’est aperçu que la majorité des crises post-traumatiques étaient le fait de personnes qui étaient bébés à l’époque. Ils n’ont pas de souvenir du génocide donc ils n’ont pas pu mettre de mots sur certaines sensations et elles reviennent d’un coup. Dans les années qui ont suivi le génocide, les enfants étaient regroupés dans d’immenses orphelinats et une des « mamans » m’avait raconté l’histoire d’un enfant dont elle s’occupait. Quand sa mère a vu débarqué les Interahamwe [les milices, NDLR] avec la machette à la main, elle l’a jeté loin d’elle. Elle a été tuée, lui a survécu. Et sa mère d’adoption me disait : « Il n’est jamais redescendu ». Elle décrivait un enfant autiste.

Au-delà des gens qui ont vécu le génocide, y aura-t-il des séquelles sur les générations suivantes ?

Oui, je pense que la marque du traumatisme se transmet. Je sais par exemple, que dans le cas de la guerre d’Algérie, il y a eu de nombreux cas d’enfants d’appelés, qui ont été très perturbés, qui ont développé des schizophrénies ou d’autres pathologies. Même si on ne sait pas ce que le père a vu, entendu ou fait, on sait qu’il y a quelque chose. Le silence se transmet d’autant plus d’ailleurs. C’est pour cette raison aussi qu’il est important que l’on parle du génocide dans la société.

Marie-Odile Godard est l'auteur de Rêves et traumatismes ou la longue nuit des rescapés, 2003, Eres.

Elle a également collaboré au film d'Anne Lainé, Rwanda, un cri d'un silence inouï.

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