Alexis Cordesse interroge le génocide et les images au Rwanda

Vue de deux œuvres des séries « L’Aveu » et « Absences » d’Alexis Cordesse, exposées à la galerie parisienne Les Douches.
© Siegfried Forster / RFI

Comment parler du génocide au Rwanda ? Le photographe et ancien photoreporter Alexis Cordesse montre les visages et capte les paroles des bourreaux. Il laisse aussi entendre la voix de ceux qui ont exercé ou subi la violence en 1994. Et puis, il y a ce silence qui règne dans des paysages magnifiques où l’horreur s’est produite. L’exposition Rwanda, ce sont deux séries de photos, L’Aveu et L’Absence, présentées jusqu’au 17 mai à la galerie parisienne Les Douches.

C’est une petite photo entourée d'un petit cadre en bois comme pour les photos de famille. Sauf que l'image en question vous hante dans la nuit. C'est une de ces photos qui s'incrustent dans notre corps, malgré nous. Une de celles qui ne montrent rien et disent tout. Et vous pouvez mettre des boules Quies, les cris silencieux qui se cachent derrière ce portrait sur fond rouge vous toucheront quand même.

L’image est issue de la série L'Aveu, d'Alexis Cordesse. Elle montre un maçon devenu bourreau, raconte comment ce dernier a tué, lors du génocide au Rwanda en 1994, deux enfants cachés avec un gourdin : « Le premier, je lui ai mis trois coups, le deuxième était plus petit, deux coups ont suffi » pour « ces petits cafards », comme il dit. « Dans le temps c’était devenu vraiment populaire de tuer les Tutsis. Donc de tuer ces enfants, ça ne m'a rien fait. »

« Le génocide ne laisse pas de traces dans le paysage »

Né en 1971, Alexis Cordesse avait 23 ans quand le génocide a été déclenché en 1994. À ce moment-là, il était à Sarajevo, pendant la guerre de Bosnie, pour faire son travail de photoreporter. En 1996, deux ans après le génocide, il se rend pour la première fois au Rwanda. C’est là qu’aura lieu sa transformation du photoreporter en photographe : « Quand je suis revenu en 1996 avec mes premières images, c’était évident qu’aucune de ces images ne disait le génocide. » Cela pour une raison aussi simple que terrifiante : « Le génocide ne laisse pas de traces dans le paysage. »

L’Aveu, ce sont des images à hauteur d’homme, qui nous interrogent sur notre capacité de devenir bourreau, notre capacité de réconciliation, notre capacité de résister aux mouvements de masse. Le maçon en question a un nom, il s’appelle François Ndangamira, il a été arrêté le 10 février 1996 pour crime de génocide. Depuis le 5 mai 2003, il se trouve en liberté provisoire. « Ma conviction, affirme Alexis Cordesse, c’est que ces gens qui ont commis des crimes absolument inhumains sont des humains. Donc il faut négocier cette humanité commune. »

Vierges et innocents

Absences, l’autre série de photos, cette fois en très grand format, c’est d’abord la beauté incroyable d’un paysage qui vous subjugue avec des tons verts et jaunes, doté d’un ciel très chargé. Les feuilles et les troncs d’arbres de la forêt primaire de Nyungwe, captés par Alexis Cordesse lors de son retour au Rwanda en 2013, semblent vierges et innocents, comme les collines de la région de Kibuye et les plaines marécageuses du Bugesera. En réalité, c’est tout le contraire. C’est ce paradis végétal et voluptueux qui avait hébergé l’horreur se transformant en tombeaux à ciel ouvert. « Au Rwanda, la nature n’était jamais un refuge », souligne Alexis Cordesse. 

Alexis Cordesse, Sans titre, forêt primaire de Nyungwe, série Absences, Rwanda, 2013 Tirage C-Print satiné argentique — 120 × 160 cm. © Courtesy Alexis Cordesse / Les Douches

Au Rwanda, la nature n’était jamais un refuge.
Les influences picturales d’Alexis Cordesse pour « Rwanda » ? Richard Avedon, Caspar David Friedrich et « Les Nymphéas » de Monet !
05-04-2014 - Par Siegfried Forster

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→ Rwanda, d’Alexis Cordesse, jusqu’au 17 mai à la galerie parisienne Les Douches.
 
Trois autres expositions en France et en Belgique exposent le travail d’Alexis Cordesse:
Galerie Ikono, Bruxelles, jusqu’au 20 avril.
Centre du Patrimoine Arménien de Valence, jusqu’au 25 mai.
→ Musée Kazerne Dossin, Malines, Belgique, jusqu’au 14 septembre.