Bruce Clarke: «Le génocide au Rwanda nous appartient en partie»

Les Hommes debout. Photomontage réalisé par RFI à partir de quatre oeuvres de Bruce Clarke : « Pratiques criminelles », « Years on », « Dissenting voices », « Black feminists » (de gauche à droite).
© Bruce Clarke / Photomontage RFI

Sa réponse au génocide au Rwanda, ce sont des Hommes debout, souvent en format monumental. Un projet artistique qui parcourt le monde. Né de parents sud-africains, Bruce Clarke a longtemps lutté contre l’apartheid. Aujourd’hui, il dresse des portraits anonymes des 800 000 à un million de victimes du génocide rwandais pour leur rendre leur dignité. Une manière d'œuvrer pour obtenir une vraie reconnaissance de ce génocide dans la conscience des gens. Ce 6 avril, Clarke inaugurera une grande exposition à la Bibliothèque nationale du Rwanda à Kigali. Avant son voyage, il nous a accueillis dans son atelier à Saint-Ouen au nord de Paris où il vit et travaille. Entretien.

Votre atelier possède un très haut plafond, mais il semble que vous préférez de travailler au sol. Des Hommes debout réalisés à l’horizontale. Cette toile par terre, c’est le portrait d’une femme que vous êtes en train de créer actuellement ?

Oui. Je travaille par terre, avec des flaques de peinture qui coulent et qui sèchent d’une manière un peu arbitraire. Beaucoup d’artistes travaillent en vertical, je travaille aussi en horizontal.

Qu’est-ce que vous allez faire le 7 avril 2014 ?

Je serai à Kigali au Rwanda. C’est la commémoration officielle du vingtième anniversaire du génocide. Le 6 avril, on va faire l’inauguration de l’exposition Les Hommes debout à Kigali. Ce projet sur lequel je travaille pour commémorer les victimes du génocide, se passe dans plusieurs villes dans le monde : Genève, Lausanne, Bruxelles, Paris, Kigali, Lille, Ivry, Limoges… Pour qu’il y ait une sorte de cérémonie « globale » et simultanée en mémoire des victimes. Parce que, ailleurs dans le monde, on ne fait pas forcément une commémoration, peut-être parce qu’on considère que le génocide au Rwanda n’est pas notre affaire. Pour moi, le génocide des Tutsis au Rwanda est aussi important que les autres génocides. Il faut le mettre sur le même plan de commémoration, d’évaluation, de réflexion, d’études historiques. C’est un génocide comme les autres qui nous appartient en partie.

Où étiez-vous le 7 avril 1994 ?

J’étais en Afrique du Sud. Le mois d’avril de 1994 est très important pour moi, pour plusieurs raisons. J’ai beaucoup travaillé contre le régime d’apartheid. À l’époque on était dans les préparations des premières élections démocratiques en Afrique du Sud qui ont eu lieu le 27 avril. Donc j’étais à la fois dans une situation d’euphorie et, après le 7 avril, on a su ce qui se passait au Rwanda, un autre pays que je connaissais bien pour avoir milité contre la préparation du génocide. Parce que, il faut dire et souligner, ce génocide n’était pas une surprise. La date du déclenchement du génocide n’était pas connue par beaucoup de monde, mais le génocide a été annoncé des mois voire des années avant. D’une certaine manière, c’est presque l’horreur de ce génocide. C’est un génocide annoncé.

Depuis ce génocide, est-ce qu’il y a un jour où vous n’avez pas pensé au Rwanda ?

C’est une question piège [rires]. Non, je ne suis pas obsédé par le Rwanda. C’est un sujet sur lequel je travaille à la fois avec ma tête et mes passions, parce qu’on ne fait pas un travail sur le Rwanda avec les tripes. Je ne fais pas cela pour des bons sentiments humanitaires. Je fais un travail pour le Rwanda et sur le Rwanda, parce que je pense que c’est un événement historique qui a été minimisé. C’est un million de morts !

Est-ce que le but et la signification du projet Les Hommes debout sont aujourd’hui les mêmes qu’au moment où vous avez démarré le projet ?

Oui. Le projet n’existe que depuis trois ans. J’ai travaillé sur d’autres projets de mémoire au Rwanda et ailleurs. Le point de départ des Hommes debout était : comment figurer quelque chose avec des images qui rappellent les victimes du génocide ? À partir du moment où l’on dit cela, il faut déjà enlever tout ce qu’on ne peut pas figurer : les cadavres, les ossements, les machettes, parce que cela n’a aucun sens. Cela n’aide pas à réfléchir. Il fallait trouver des images qui nous aident à réfléchir et des images qui sont belles. Et après, au-delà de cela, qu’il y ait un sens, donc des images qui représentent la dignité de ceux qui restent debout. C’est aussi simple que ça, mais aussi complexe.

Est-ce que votre projet concerne tout le monde ? Les bourreaux et les victimes ? Les observateurs et les spectateurs ?

Je vous pose la même question. J’ai eu des réactions. Non pas de la part des bourreaux, mais de la part des gens qui ne sont pas forcément du même bord politique que moi et qui sont plutôt pour une position révisionniste de l’histoire. À partir du moment où les gens acceptent qu’il faille parler de la dignité des victimes, il accepte qu’il y ait eu de victimes… Il y a vingt ans, ce n’était pas si évident que ça. À l’époque, les gens commençaient à dire : oui, mais c’est une guerre civile, et il y avait des bavures des deux côtés…

Pour vous, les Hommes debout ont la même importance à Kigali qu’à Paris ?

Il y a eu des réticences au Rwanda à cause de leur représentation d’eux-mêmes. Les premières réactions des gens étaient : est-ce que c’est un Hutu ? Est-ce que c’est un Tutsi ? Est-ce que c’est un étranger ? Qui est celui-là ? Et quand je réponds : ce n’est personne et c’est tout le monde, c’est un symbole universel d’une victime, là, les gens au Rwanda ont du mal à le saisir. Ils voulaient qu’il y ait beaucoup plus d’identifications. Les personnages se ressemblent, ils peuvent être vivants, c’est presque si les gens au Rwanda voulaient que je mette un nom sur ces personnes. Je leur disais qu’ils n’ont pas de noms, ce sont des anonymes, comme toutes les victimes. Comme les rescapés qui ont des noms, mais qui forment une masse de rescapés anonymes.

À l’extérieur du Rwanda, là où les arts visuels sont beaucoup plus apprivoisés dans la population, j’ai eu beaucoup moins de réticences. Je dirais presque que ces gens se sont saisis de cette occasion pour parler du génocide au Rwanda sans que ce soit tout le temps dans l’horreur. Je veux que les images soient belles. C’est une manière de rentrer dans l’histoire du génocide au Rwanda sans être repoussé par des images horrifiantes pour le spectateur.

Après le génocide contre les juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, tout le monde disait : plus jamais ça. Aujourd’hui, qu’est-ce qu’une belle oeuvre de vous peut faire face au génocide le plus rapide dans l’histoire de l’humanité où 800 000 à un million de Tutsis ont été massacrés en cent jours ?

Mon point de vue est le suivant : même si c’est presque dérisoire ce qu’on peut faire, il faut faire quelque chose, parce que c’est le silence qui tue. Si on reste silencieux, c’est encore pire. Il faut ancrer cette histoire dans l’Histoire universelle avec un grand H pour qu’elle soit reconnue comme un événement majeur. Ce n’est pas avec un tableau, un livre ou une œuvre qu’on peut le faire, mais tout le monde ensemble pendant longtemps.

« Plus jamais ça », c’était après la Shoa une phrase qui est devenue banale et qu’on répétait à la longueur de la journée. Aussi en 1994, lorsqu’on avait fêté le cinquantenaire du débarquement en Normandie. Pendant ces commémorations du débarquement, on regardait le génocide en direct à la télé. On était complice. La France, une partie de la classe politique française et militaire, était complice de ce génocide.

L'artiste plasticien Bruce Clarke dans son atelier à Saint-Ouen, au nord de Paris. © Siegfried Forster / RFI

 

L’agenda des Hommes debout de Bruce Clark en avril 2014

6 avril – exposition à la bibliothèque nationale du Rwanda à Kigali pendant 100 jours. Inauguration en présence de Bruce Clarke le 6 avril.

Dès le 7 avril - exposition pendant 100 jours d’un Homme debout géant à Lille et à l’abbaye de Neumünster au Luxembourg.

7 Avril à 20h - performance lumière et son, simultanément sur la façade du Palais des Beaux Arts de Lille, à l’abbaye de Neumünster Luxembourg, à Bruxelles, sur la cathédrale de Lausanne, à Ouidah – Bénin.

Du 7 au 10 avril – UNESCO à Paris avec l’Ambassade du Rwanda et Ibuka France.

Du 7 au 20 avril : exposition le long de l’avenue principale d’Ivry sur Seine.

11 avril : concert Gaël Faye « Les Hommes debout » à Ivry sur Seine.

Jusqu’au 22 avril : exposition des œuvres originales à l’Université de Limoges.

27 avril – « La 9e Journée annuelle de sensibilisation aux génocides et à leur déni », organisée par le Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme], mettra en scène les « Hommes debout » sur le parvis de Notre-Dame, Paris.

Jusqu’au 29 avril : exposition à la Cathédrale de Lausanne.

Jusqu’au 30 avril – exposition sur la Grande Place à Bruxelles, ainsi qu’à Mons, Saint-Gilles et Liège.

Jusqu’au 1er juin : exposition sur la Place des Nations à Genève.

Le site officiel de Bruce Clarke