Trois ans après la chute de Gbagbo, la Côte d'Ivoire n'est pas apaisée

Les victimes des violences postélectorales manifestent pour que Laurent Gbagbo soit jugé par la justice internationale. Abidjan, le 17 juin 2013.
© REUTERS/Thierry Gouegnon

Le 11 avril 2011 est une date qui a marqué l’histoire récente de la Côte d’Ivoire. Il y a trois ans jour pour jour, c’était la chute de Laurent Gbagbo. Arrivé au pouvoir en 2000 lors d’une élection présidentielle qu’il a lui-même qualifiée de « calamiteuse », l’ancien opposant de Félix Houphouët-Boigny a dû faire face, deux ans après, à une rébellion qui avait coupé le pays en deux. Une situation de crise qui lui a permis d’effectuer un deuxième mandat de cinq ans sans passer par les urnes.

La présidentielle ivoirienne d’octobre-novembre 2010, qui était censée mettre fin à une décennie de crise, a débouché sur un conflit postélectoral qui a duré plus de quatre mois, et dont le bilan officiel est de 3 000 morts. Laurent Gbagbo a été arrêté par les forces républicaines de Côte d’Ivoire qui se battaient au profit d’Alassane Ouattara, appuyées par des forces françaises et des casques bleus de l’Onuci.

Climat de méfiance

Trois ans après la fin de la crise postélectorale, la situation politique en Côte d’Ivoire est fortement marquée par la méfiance. Le dialogue entamé il y a deux ans entre le pouvoir et l’opposition est au point mort. Le FPI, le parti de l'ancien président Gbagbo, a déclaré récemment faire le constat que le gouvernement avait rompu les discussions. Les autorités ivoiriennes déclarent que c’est le FPI qui s’est « unilatéralement » retiré du dialogue et qu’elles lui tendent toujours les mains.

Trois ans après la fin de la crise, le FPI, même si c’est aujourd’hui moins fréquent, revient encore sur le contentieux électoral en mettant toujours en question la victoire d’Alassane Ouattara. « Tout le dossier de l’élection d’octobre-novembre 2010 demeure entier : qui a gagné cette élection ? », se demande ainsi le secrétaire général et porte-parole du parti. Selon Laurent Akoun, « ce n’est pas la communauté internationale » qui élit les dirigeants en Côte d’Ivoire, une allusion au fait que la quasi-totalité de la communauté internationale a reconnu la victoire d’Alassane Ouattara. Mais quelques mois après la fin de la crise, le FPI « a pris acte » de la réalité du pouvoir, en présentant des revendications à Alassane Ouattara.

Mauvaise foi partagée

Dès la fin de l’année 2011, le FPI a présenté plusieurs revendications au gouvernement : la libération de tous les prisonniers pro-Gbagbo, civils et militaires, détenus suite à la crise postélectorale ; le dégel des avoirs ; la restitution des maisons occupées à leurs propriétaires. Le FPI réclame également de revoir le financement des partis politiques, la réforme de la Commission électorale indépendante, afin de garantir la transparence des futures élections, à commencer par la présidentielle de 2015.

Le parti de Laurent Gbagbo demande une réforme du secteur de la sécurité pour que tous les Ivoiriens puissent faire confiance à leur armée et leurs forces de l’ordre. Le désarmement des Dozos est aussi une revendication : ces chasseurs traditionnels sont devenus des supplétifs des Forces républicaines de Côte d’Ivoire. Le FPI souhaite également que la liberté de rassemblement soit effective. Selon le porte-parole du gouvernement, Bruno Koné, « le chef de l’Etat a (déjà) apporté des réponses à toutes les demandes importantes du FPI ». Il ajoute que « l’Etat ne peut pas complètement se déculotter » devant l’ex-parti au pouvoir.

La réplique du FPI a été aussi excessive. Selon le secrétaire général et porte-parole du parti, Laurent Akoun, « tout est dans le vague » dans ce que dit le porte-parole du gouvernement. Il précise que les revendications du FPI « n’ont trouvé ni oreille attentive, ni un début de solution ». Les messages de la classe politique sont brouillés avec des déclarations contradictoires entre le pouvoir et l’opposition, alors qu’il y a des points d’accord déjà trouvés.

Le gouvernement a déjà fait des gestes qui vont dans le sens de la décrispation. Mais chaque fois, selon certains observateurs, ils restent partiels et insuffisants. Aucune partie ne fait confiance à l’autre. L’opposition estime que c’est la responsabilité du pouvoir de créer les conditions pour que la confiance soit partagée. Le FPI vient d’exiger une nouvelle fois « la désignation d’un médiateur, national ou international, avant la reprise du dialogue avec le gouvernement ».

La justice accusée de partialité

Trois ans après la fin de la crise postélectorale, la justice, que ce soit au niveau national et international, est toujours soupçonnée de partialité dans les poursuites des auteurs présumés de crimes. Après plus d’un an de détention en Côte d’Ivoire, l’ancien leader de la galaxie patriotique Charles Blé Goudé a été transféré à la CPI le 22 mars 2014, où il a rejoint Laurent Gbagbo, détenu depuis fin novembre 2011 à la prison de Scheveningen aux Pays-Bas. Ils sont tous les deux poursuivis pour « crimes contre l’humanité ».

La CPI dit enquêter dans tous les camps concernés par la crise postélectorale ivoirienne. Mais officiellement, elle n’a encore émis aucun mandat d’arrêt contre un proche de l’actuel chef de l’Etat ivoirien, Alassane Ouattara. En revanche, elle réclame également Simone Gbagbo, l’épouse de l’ex-président ivoirien, aujourd’hui gardée à Odienné dans le nord-ouest du pays. Le gouvernement souhaite la juger. Il estime que l’appareil judiciaire ivoirien est désormais capable de conduire un procès équitable.

Les organisations nationales et internationales de défense des droits de l’homme dénoncent une situation de « justice des vainqueurs », car aucun soutien d’Alassane Ouattara n’a été inquiété jusqu’ici, alors qu’un rapport d’une commission nationale d’enquête mentionne que les auteurs des crimes sont dans les deux camps.

Des positions divergentes face à la lutte contre l’impunité

Le FPI, qui prône une amnistie générale, réclame « la libération de tous les détenus politiques, civils et militaires », environ 800 selon lui. Un « chiffre farfelu » selon le gouvernement. Plus de 130 prisonniers pro-Gbagbo ont été libérés depuis le début de l’année et environ 80, dont le président du FPI - qui est en liberté provisoire depuis août 2013 -, devraient être jugés par une cour d’assises.

Le président ivoirien avait annoncé le début de ces procès pour fin 2013, mais il n’y a aujourd’hui aucune date programmée pour leur tenue. Dans ce climat de dialogue sans confiance réciproque, les partis politiques se préparent déjà pour le scrutin présidentiel, qui devrait avoir lieu d’ici un an et demi, en octobre 2015.

Alassane Ouattara en course pour un second mandat

Le RHDP (Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix), la coalition au pouvoir, s’active pour une candidature unique pour la présidentielle de 2015, afin de multiplier les chances pour Alassane Ouattara - qui a déjà déclaré son intention de briguer un second mandat - de gagner au premier tour.

Mais cette candidature unique des houphouétistes est encore loin d’être acquise. Le PDCI pose une condition : l’instauration d’un poste de vice-président, comme au Ghana et aux Etats-Unis. Si ce poste n’est pas créé et inscrit dans la Constitution avant le scrutin de 2015, le PDCI, principal allié du RDR, n’exclut pas de présenter un candidat.

Le FPI ne se prononce pas pour 2015

Du côté de l’opposition, après avoir boycotté les législatives de décembre 2011, les municipales et les régionales d’avril 2013, le FPI n’a pas encore dit ce qu’il fera lors de la présidentielle de 2015. Mais tout indique qu’il se prépare à présenter un candidat, même au cas où Laurent Gbagbo serait toujours aux mains de la Cour pénale internationale.

L’ex-parti au pouvoir a initié au début de cette année une plateforme de l’opposition, afin de se présenter face à la coalition RHDP de façon unitaire. L’Alliance des forces démocratiques de Côte d’Ivoire, dite « l’Alliance », est née le 26 mars 2014. Mais le FPI n’a pas réussi à fédérer autour de lui tous les partis de l’opposition. Une autre coalition est en cours de formation.