Rwanda: diffusion d’une nouvelle confession du chanteur Kizito Mihigo

Kizito Mihigo s'adresse aux médias à Kigali, le 15 avril 2014, après l'annonce de son arrestation la veille.
© AFP PHOTO / STEPHANIE AGLIETTI

Une interview « confession » du chanteur Kizito Mihigo a été mise en ligne et diffusée à la radio, quelques heures après l'audience du lundi 21 avril, où ce dernier a plaidé coupable de tous les chefs d'accusation et a demandé à pouvoir être assisté par un avocat. Ce rescapé du génocide et ses trois co-accusés sont notamment accusés « d’atteinte à la sûreté de l’Etat », de « complicité de terrorisme » ou encore de « trahison ». Selon la police, ils auraient fomenté une attaque à la grenade et un coup d'Etat avec la rébellion des FDLR - dont certains dirigeants sont accusés de génocide - et le parti d'opposition en exil, le RNC. Les deux groupes démentent toute implication dans ces attaques à la grenade et condamnent ces arrestations.

Kizito Mihigo avait déjà été présenté devant les médias, le 15 avril dernier, au lendemain de l'annonce de son arrestation, alors que ses proches avaient déjà signalé sa disparition depuis plus d'une semaine. Ce jour-là, il apparaissait encadré par des policiers. Face à la presse, et notamment la presse internationale, il avait déclaré avoir été en contact avec une personne en lien avec des partis politiques - sans plus de précisions.

Mais il disait n’avoir fait qu’échanger des conversations par Internet, dans lesquelles il critiquait fortement le gouvernement. Le tout, avant d'appeler les Rwandais à s'aimer les uns les uns. Les policiers ont alors mis fin à cette confession publique. Selon plusieurs sources, des journalistes proches du gouvernement avaient été invités, dans la foulée, à venir interroger le chanteur.

Deuxième interview

Dans cette seconde interview, Kizito Mihigo explique qu'un chercheur rwandais lui a parlé d'un voyant qui évoquait lui-même une guerre en préparation au Rwanda. Ce chercheur lui aurait présenté un jeune surnommé « Sankara » qui collaborerait avec la direction du RNC. Au cours de ces conversations à trois, Kizito Mihigo aurait accepté l'idée de lire un communiqué dénonçant l'absence d'Etat de droit au Rwanda et appelant la jeunesse à se soulever. Il aurait également accepté l'idée d'aller voir les FDLR et d'être pris en photo avec un de leurs enfants.

Le chanteur reconnaît également avoir dit que puisque le dialogue est impossible avec le président Kagame, il vaudrait mieux le tuer pour éviter une guerre. Quant à sa chanson et à la signification de la mort, Kizito Mihigo explique l'avoir écrite de lui-même, mais avoir peut-être été influencé par toutes ces conversations. « Si je n’avais pas conversé avec eux, j’aurais peut-être évité de comparer la vengeance avec le génocide parce que ça allait donner un coup de main aux négationnistes. Mais je n’y ai pas pensé », entend-on dire Kizito Mihigo.

Le chanteur avait, dans sa dernière composition, évoqué non seulement les victimes du génocide mais aussi celles des crimes dont est accusé le FPR. « Même si le génocide m'a rendu orphelin, cela ne m'a pas fait perdre toute empathie pour les autres », chantait cet artiste rwandais. Dans cette interview « confession », alors qu'il est en détention, Kizito Mihigo dément toutefois tout lien avec une quelconque attaque à la grenade. Il dit, à plusieurs reprises, regretter les paroles qu'il a pu écrire ou prononcer, et demander la clémence des autorités.

Contraire à la présomption d’innocence ?

Ces deux confessions coût sur coût avant même le début du procès posent de nombreuses questions. D'abord, il y a les proches qui s'inquiètent. Même si Kizito Mihigo est apparu en bonne santé, ils craignent que ce dernier ait été torturé psychologiquement ou physiquement et contraint à faire des aveux ou à plaider coupable, sans même la présence d'un avocat. Des proches qui soulignent que le chanteur avait disparu plus d'une semaine avant l'annonce officielle de sa disparition.

« Ces confessions sont contraires au principe de présomption d'innocence consacrée par la Constitution rwandaise elle-même », explique un défenseur des droits de l'homme ajoutant que le chanteur n'aurait pas dû pouvoir plaider coupable ou non en l'absence d'un avocat. Interrogé sur une possible atteinte à la présomption d'innocence, le parquet reste prudent. « La Constitution prévoit qu'une personne est présumée innocente tant qu'elle n'a pas été condamnée définitivement », explique le porte-parole du parquet. Alain Mukuralinda ajoute : « Quand les institutions chargées des enquêtes exposent les prévenus à la presse, cela viole la loi si ces derniers n'ont pas donné leur accord ».

Kizito Mihigo avait-il donné son accord ? « Il a fait ces aveux librement devant la presse internationale, pourquoi n'en serait-il pas de même avec cette interview », commente quant à elle une source officielle rwandaise qui balaie les accusations de torture.