Abdoulaye Wade sur RFI: Macky Sall a lancé «une chasse aux sorcières»

Abdoulaye Wade.
© REUTERS/Irada Humbatova

L’ancien président sénégalais, Abdoulaye Wade, rentre au Sénégal ce mercredi 23 avril, après deux ans d’absence. Interrogé par Christophe Boisbouvier sur RFI, Abdoulaye Wade explique pourquoi il a attendu si longtemps avant de revenir. Il dévoile également ses ambitions.

Au lendemain de ma défaite, j’avais proposé à Macky Sall, publiquement, de l’aider éventuellement. Au lieu d'essayer de bénéficier de mon expérience, il s’est mis à me combattre, à combattre mes collaborateurs, par une chasse aux sorcières.
Abdoulaye Wade
23-04-2014 - Par Christophe Boisbouvier

RFI : Cela fait presque deux ans que vous n’êtes pas venu au Sénégal. Pourquoi rentrez-vous ce mercredi ?

Abdoulaye Wade : Je rentre chez moi ! Demandez-moi plutôt, pourquoi j’ai été absent pendant deux ans. Au lendemain de ma défaite, j’ai néanmoins proposé au président Macky Sall de l’aider de par mon expérience et de par mes relations à l’extérieur pour pouvoir résoudre un certain nombre de problèmes. Mais je me suis vite aperçu qu’au lieu de se placer dans cette direction, il avait choisi de me combattre, de combattre mes anciens collaborateurs. Il a fait une liste de vingt-cinq personnes interdites de sortir du Sénégal et il a déclenché l’opération qu’il a appelée « la chasse aux deniers mal acquis ». A partir de ce moment-là, je me suis dit « je vais rester à l’extérieur pour ne pas le gêner dans son enquête », surtout que mon fils était parmi les accusés présumés responsables de ces détournements. Voilà, c’est pourquoi je suis resté. Mais maintenant que l’enquête est terminée, que les choses sont devenues très claires - surtout que mon fils n’a commis aucun délit, aucun détournement. La France a dit qu’il n’y avait pas de milliards ici ou des immeubles au nom de Karim Wade ou de la famille Wade. Les Etats-Unis ont dit la même chose. Maintenant, je peux rentrer.

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Votre fils Karim Wade est donc en prison depuis un an. Et il a appris jeudi dernier qu’il resterait en prison et serait jugé dans deux mois pour « enrichissement illicite ». Est-ce que vous êtes déçu ?

Non, contrairement à ce qu’on peut croire, je ne suis pas déçu parce que disons que sur 100 % des accusations, 80 % sont tombées. Tout ce qui était relatif à des sommes, des centaines de milliards qui étaient planqués en France, aux Etats-Unis ou dans les paradis fiscaux, est tombé. Les accusations sont tombées.

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Mais il reste plus de 100 milliards de francs CFA sur lesquels il est poursuivi...

Non, 100 milliards de valeurs, mais pas d’argent. C’est 117 milliards. Il y a 57 milliards qui ont été inventés il y a quelques jours. On a dit : "il y a un compte à Singapour, etc". Ce n’est pas vrai. Et nous avons même demandé au président de la Banque mondiale et au président de la Banque centrale  [BCEAO, ndlr] de vérifier si ce compte existe au nom de Karim Wade. Le compte n’existe pas. Cela fait déjà, sur les 117 milliards, 57 milliards qui vont sauter. Le reste, AHS [Aviation handling services], c’est une société de handling, mais monsieur Bibo Bourgi a dit « cette société m’appartient ». Je ne vois pas du tout ce que Karim Wade vient faire là-dedans. Donc avant le procès déjà, nous allons faire tomber toutes les accusations parce qu’elles ne tiennent pas la route.

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Un procès, c’est toujours risqué quand même...

Oui, le procès est toujours risqué en Afrique, mais je suis aussi un vieil avocat habitué à des procès politiques et j’avais l’habitude de dire à mes clients, « un procès politique ne se gagne pas devant les magistrats, mais il se gagne devant l’opinion ». Moi-même, j’ai été jugé dans des procès politiques et le pouvoir a été très gêné et comment s’en sortir ? Un jour, on m’a condamné le mercredi et le vendredi matin à 10 heures l’Assemblée nationale était convoquée pour voter une loi d’amnistie et me laver totalement parce que le pouvoir était gêné. Macky Sall peut aussi faire pareil cinéma. Mais je suis content de cet arrêt de renvoi qui énumère les points d’accusation qui restent parce que nous allons les démolir très facilement.

Est-ce que vous ne rentrez pas pour préparer les élections locales du 29 juin et pour remobiliser la mouvance libérale ?

Disons que c’est un peu un hasard, mais je vais aider mon parti à gagner ces élections.

Votre parti, le Parti démocratique sénégalais (PDS), est éclaté en mille morceaux...

Mon parti a éclaté en mille morceaux parce que c’est normal. Les partis en Afrique ne survivent pas à leur fondateur. Le PDS est le seul parti dont le leader a quitté le pouvoir et qui tienne encore debout. [Il] reste, au moment où je vous parle, le parti le plus important du Sénégal. Maintenant, il y a certains de mes anciens collaborateurs qui ont créé des mouvements, des formations voire des partis politiques parce que je n’étais pas là pour fédérer tout cela. Mais j’ai lancé un appel pour fédérer tous les libéraux contre la gauche marxiste. Tous les libéraux sans exclure personne, ni Idrissa Seck ni Macky Sall, bien que les militants ne soient pas d’accord. Certains ne veulent pas entendre parler de Macky Sall, d’autres ne veulent pas entendre parler d’Idrissa Seck. Mais moi, j’appelle tout le monde en disant : « Nous allons remettre le libéralisme au pouvoir pendant cinquante ans ». Voilà mon objectif.

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Votre appel concerne aussi les dissidents du PDS comme Pape Diop, comme Idrissa Seck ?

Parmi ces dissidents, Monsieur Pape Diop, qui a été président de l’Assemblée nationale, président du Sénat, maire de Dakar, qui a créé un parti, vient de lancer un appel à tous ses partisans pour leur demander de venir m’accueillir à l’aéroport. Maintenant, je ne veux pas faire la campagne électorale comme je la faisais avant, mais je vais parler, encourager les gens à voter pour mon parti, ou la coalition que mon parti pourra établir avec d’autres. Le plan que j’ai proposé est très simple. J’ai dit à tous les libéraux : pour les législatives essayons de faire une liste commune. Si ce n’est pas possible, que chacun y aille, mais regroupons-nous après à l’Assemblée nationale pour avoir une liste libérale. Pour les présidentielles, essayons de nous entendre pour un candidat parce que ce qui est sûr, si nous sommes ensemble, nous allons gagner et après on verra [pour] le partage du pouvoir : qui va être président de l’Assemblée, qui va être président du Sénat. Alors que si nous nous dispersons, nous donnons des chances à nos adversaires.

Idrissa Seck et vous, vous êtes restés longtemps à Paris ces derniers temps. Est-ce que vous vous êtes vus à cette occasion ? Est-ce que vous avez conclu une alliance pour le 29 juin ?

Non. On ne s’est pas vus du tout. Les gens ont raconté qu’on s’était vus à Dubaï. Il se trouve que nous étions tous les deux à Dubaï ensemble, à la même période. Mais on ne s’est pas vus. Idrissa Seck, je l’ai entendu il y a deux jours et il a été très critique contre Macky [Sall]. Il l’a vraiment matraqué. Quand on lui a dit : « Est-ce que vous serez à l’aéroport ». Il a dit : « Non, je ne serai pas à l’aéroport, mais mes militants iront ». J’ai dit : « C’est dommage ! ».

Il aurait dû venir me recevoir, Idrissa Seck. On disait que c'était mon fils politique. S’il y a eu quelqu’un qui pouvait être un levain, c’était lui. Mais c’est lui qui m’a le plus combattu par la suite. Il y a ce que j’appelle « la tragédie des Premiers ministres en Afrique » [rires]. Vous savez à qui je fais allusion. Ils sont toujours très pressés. Quelqu’un vous prend à partir de rien et il fait de vous un Premier ministre, et vous voulez tout de suite le bousculer et prendre [sa] place. Il y a des façons de s’y prendre et c’est lui [Idrissa Seck] qui a déclenché toute cette opération de savoir si je pouvais ou non me représenter [en 2012].

Cette histoire-là, [celle contre] ma candidature, a été soutenue par les Américains et par la France. Le président Bush, je peux dire que c’était un ami. Il me téléphonait pour me demander des conseils. Il m’estimait beaucoup. Je n’ai pas les mêmes relations avec Obama. Donc, c’est avec Obama qu’ils ont commencé à se poser la question de mon âge. Moi, j’en oublie mon âge parce qu’en Afrique, on ne pense pas à cela. On est comme le baobab, on s’en va jusqu’au jour où on va tomber et puis c’est comme ça.

Alors madame Clinton [la secrétaire d'Etat américaine de l'époque] m’a dit : « Mais nous ne pouvons pas laisser votre succession sans intervenir. Il faut qu’on sache comment vous allez être remplacé ». Ils étaient convaincus que dans les trois ans, j’allais mourir, les Américains. Du coup, le ministre des Affaires étrangères français, Alain Juppé, s’est mis en rapport avec madame Clinton pour dire « non, on va demander à Wade de partir ». Ne se doutant pas que, en réalité, j’allais partir dans les trois ans. C’est-à-dire que je voulais mettre en place un système de démocratie tel que je sois remplacé en toute transparence pour des élections libres et démocratiques. C’est cela que je voulais faire. J’en ai discuté avec madame Clinton, mais elle était pressée. Alors je vais vous dire une chose, entre nous et vous en ferez ce que vous voudrez : avant de partir, avant mes grands voyages, je fais toujours des check-up. J’en ai fait un, [chez] un des plus grands cardiologues [de Paris]. Vous allez voir les résultats. Je me porte très bien.

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Vous avez 87 ans. Ce retour, ce mercredi, est-ce votre dernier combat politique avant une retraite bien méritée ?

Non, pas du tout. Ce n’est pas mon dernier combat politique. Ca sera mon dernier combat politique quand j’aurai réuni mon parti avant la fin de l’année pour transmettre les rênes de la direction. Je suis encore secrétaire général du PDS à la demande des militants et des responsables qui me disent : « Il ne faut pas nous lâcher en ce moment parce qu’on a vu en Afrique, dès qu’un président est battu, son parti se dissout. Vous, accompagnez-nous jusqu’à la mise en place d’une nouvelle direction ! » C’est pourquoi je n’ai pas encore quitté la politique.

Mais ceci, ça va se faire, j’espère, avant la fin de l’année et à ce moment-là, je ne ferai plus de politique, sauf si on vient me demander des conseils [rires] qu’il s’agira d’honorer. Mais je suis dans la vie active, j’ai créé une structure de consultants : comment fait-on pour faire venir les capitaux de l’extérieur. Parce que j’ai été largement aidé par les investissements extérieurs. Mais maintenant, Macky [Sall] a fait tant et si bien que les capitaux sont en train de s’enfuir [du Sénégal]. Les sociétés étrangères sont en train de fermer. J’ai réussi contre toute attente dans le domaine où aucun Etat n’a fait mieux que moi, même ceux qui ont du pétrole. Et moi je n’ai pas de pétrole !