Opération de vote en Afrique du Sud, avril 2009.
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A l’issue de quatre années de négociations, l’Afrique du Sud procédait fin avril 1994 aux premières élections démocratiques de son histoire. Cette transition, saluée par la communauté internationale, a-t-elle débouché sur une vie démocratique apaisée ?

A première vue, le système fonctionne bien. Les scrutins se sont succédé tous les cinq ans, très correctement organisés. Sous la houlette d’un parti dominant, le Congrès national africain (ANC), le pays a connu quatre présidents (Nelson Mandela, Thabo Mbeki, Kgalema Motlanthe et Jacob Zuma). Trois périodes sont à distinguer : l’état de grâce (1994-1996), l’ère Mbeki (1997-2008) et la gestion de la crise économique sous Zuma (2009-2014).

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C’est un gouvernement d’union nationale qui se met en place en mai 1994. L’ANC de Nelson Mandela pilote le pays avec le Parti national du vice-président Frederik de Klerk et l’Inkatha Freedom Party du chef Buthelezi, ministre de l’Intérieur. Ils représentent à eux trois 94 % de l’électorat. Leur tâche est de rédiger une Constitution définitive. L’exercice prend deux ans et produit une loi fondamentale étudiée aujourd’hui dans le monde entier. La tâche accomplie, Frederik de Klerk abandonne la vie publique et le Parti national quitte le gouvernement. Cette décision provoque une désaffection de son électorat. Le mauvais score de 1999 devient carrément catastrophique en 2004 (1,65 %). Le parti qui a fait trembler l’Afrique du Sud pendant quatre décennies finit par se dissoudre et son jeune dirigeant, Marthinus Van Schalkwyk, rejoint le gouvernement de l’ANC !

La crise de succession de l’après-Mandela 

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La Constitution adoptée, le président Mandela fait savoir qu’il ne briguera pas de second mandat. Il accepte plusieurs missions de conciliation en Afrique et délègue donc à son vice-président Thabo Mbeki la gestion au quotidien. En janvier 1997, un remaniement ministériel consacre l’abandon du programme d’inspiration socialiste dont le syndicaliste Jay Naidoo était la figure emblématique.

La nouvelle politique sociale libérale est désormais incarnée par le ministre des Finances Trevor Manuel, un ingénieur métis. Les programmes d’adduction d’eau et d’électrification des townships portent vite leurs fruits. De nombreux chantiers de logement à bas coûts fleurissent régulièrement à la périphérie des villes. Ces investissements s’opèrent au détriment du secteur de l’électricité ; les conséquences s’en ressentiront dix ans plus tard.

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La mise en oeuvre de l’état de droit est illustrée par les décisions de la Cour constitutionnelle qui vont dans le sens d’une meilleure protection des citoyens face à l’administration. La Commission pour la restitution des terres entame sa lourde tâche. Mais ce sont surtout les travaux de la Commission vérité et réconciliation qui focalisent l’attention. Pilotés par Mgr Desmond Tutu, ils mettent en lumière les turpitudes du passé : les rouages de la répression sous l’apartheid, bien sûr, mais aussi les exactions commises par l’Inkatha et l’ANC. Cette opération cathartique n’apure pas le passé, mais dégonfle les tensions.

Dans un contexte de croissance économique, l’ANC conforte sa position aux élections de 1999 et de 2004, avec plus de 66 % des voix, portant à chaque fois Mbeki à la tête de l’Etat. Gestionnaire prudent, il évite à l’Afrique du Sud un endettement lourd. Promoteur de la renaissance africaine, il tient la nouvelle Union africaine sur les fonds baptismaux, à Durban, en 2002.

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L’histoire retient en revanche ses tergiversations dans le combat contre le sida et les remèdes simplistes proposés par sa ministre de la Santé (jus de betterave, citron et huile d’olive). Il a fallu de multiples actions militantes et l’intervention de Nelson Mandela pour que Mbeki finisse par accepter les trithérapies en faveur des femmes enceintes.

Son second mandat est marqué par sa brouille avec son vice-président, Jacob Zuma. Un homme de confiance de Zuma, Shabir Shaik, a trempé dans d’importants financements occultes. Il est condamné, sans que l’on mesure l’implication réelle de son patron. Pour éviter que cette image négative ne fasse tache d’huile, Mbeki pousse le vice-président à la démission et nomme Mme Phumzile Mlambo-Nguka à sa place. Un autre procès entame la crédibilité de Zuma. Il est accusé de viol par une jeune dame qu’il hébergeait. Relaxé en 2006, l’image d’un homme peu précautionneux face au sida lui colle toutefois à la peau.

L'ascension de Zuma

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Mais désormais, Zuma est persuadé que Mbeki et son équipe veulent empêcher son accession à la tête de l’Etat. Si Mbeki ne cherche pas un troisième mandat de président, il souhaite cependant demeurer à la tête de l’ANC pour influencer la politique du pays. Le congrès du parti, à Polokwane, en décembre 2007, se déroule sous haute tension. Grâce à l’appui de l’aile gauche et des jeunes conduits par Julius Malema, Zuma l’emporte largement.

La présidence Mbeki s’achève de triste façon : il réagit avec lenteur aux émeutes xénophobes de mai 2008. Quand un juge conclut que le gouvernement est bien intervenu dans les poursuites judiciaires contre Zuma, Mbeki comprend qu’il risque d’être renversé par son parti. Il remet sa démission à la présidente de l’Assemblée nationale le 21 septembre 2008.

N’étant plus député, Zuma ne peut être élu président de la République. Le poste échoue au vice-président de l’ANC, Kgalema Motlanthe, un ancien syndicaliste. Il assume la fonction avec sérieux et discrétion. Les élections de 2009 donnent à nouveau une large majorité à l’ANC (65,9 %), Zuma est logiquement porté à la présidence.

Scission

L’éviction de Mbeki a scandalisé nombre de cadres historiques de l’ANC. Emmenés par Mosiuoa Lekota, ministre de la Défense et Mbhazima Shilowa, Premier ministre du Gauteng, ils fondent le Congrès du Peuple (COPE), dont la lutte contre la corruption sera le maître mot. Mais, pas plus que les tentatives précédentes, cette scission ne parvient pas à déstabiliser le parti au pouvoir. Lekota et Shilowa s’engagent dans un long bras de fer pour la direction du parti. Si le premier l’emporte au final, il est probable que, faute de structures solides, le COPE ne réitèrera pas son score de 2009 (7,4 %).

L'impact modeste de l'opposition 

Julius Malema combat l’ANC sur sa gauche. L’enfant terrible de la Ligue de la Jeunesse de l’ANC qui « était prêt à tuer pour Zuma » en 2009 a depuis lors tenu des propos sur les nationalisations et la récupération autoritaire des terres qui ont irrité la direction du parti. Exclu, harcelé par le fisc, Malema a fondé les Libérateurs économiques (EFF) qui recrutent avec succès auprès des jeunes chômeurs.

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A droite, on note la progression régulière de l’opposition libérale. Partie avec 1,73 % des voix en 1994, l’Alliance démocratique (DA) a engrangé 17 % des suffrages en 2009, gagnant au passage la province du Western Cape. La formation d’Helen Zille a su renforcer ses positions dans l’électorat blanc, puis métis en absorbant le parti de Patricia de Lille. Elle attire à présent les jeunes pousses noires. Les trentenaires les plus en vue sont Lindiwe Mazibuko, responsable du groupe parlementaire, et Mmusi Maimane, candidat à la mairie de Johannesburg. La DA mise sur sa gestion rigoureuse pour s’emparer d’une nouvelle province.

En parallèle, l’érosion constante des voix des traditionalistes zoulous de l’Inkatha (4,5% en 2009) tient à l’incapacité du chef Buthelezi, né en 1928, à se trouver un successeur et à l’habileté de Zuma à jouer de la fibre coutumière au KwaZulu-Natal. Au fil des vingt dernières années, les autres partis ont connu des résultats modestes. L’ANC a eu beau jeu d’en inviter certains au gouvernement, tels les africanistes de l’AZAPO en leur offrant le portefeuille des Sciences et de la Technologie, ou en nommant une autre fois vice-ministre de l’Agriculture le chef des conservateurs blancs du Freedom Front.

Le bilan contesté de Zuma 

Le mandat de Zuma connait un épisode positif (la bonne organisation de la Coupe du monde de football en juin-juillet 2010) et une séquence dramatique (le massacre des mineurs de Marikana en août 2012). L’activité économique autour de la grande fête sportive a permis à l’Afrique du Sud d’éviter de prendre la crise mondiale de plein fouet. Atténuée, l’onde de choc a touché le pays avec un temps de retard.

En décembre 2011, l’organisation à Durban de la COP 17, le sommet mondial de l’environnement, a confirmé la capacité du pays à organiser de grands événements internationaux. L’image des grévistes tués par la police à Marikana tempère le beau tableau.

Relayée par une presse ouverte, parfois irrévérencieuse, la vie publique sud-africaine est agitée par de nombreux débats. L’instauration de péages autoroutiers dans l’agglomération des grandes villes a provoqué de vives manifestations. Au début de l’année 2014, ce sont les travaux dans la propriété de Jacob Zuma qui ont alimenté les commentaires. Thuli Madonsela, « public protector » (défenseur des droits) a rendu un rapport assez critique : la sécurité du président doit être assurée par l’argent public, certes, mais il ne doit pas servir à la construction d’un amphithéâtre, d’une ferme de poulets ou d’un parc à bétail. Rien ne s’oppose à ce que Jacob Zuma, nettement désigné par son parti, soit réélu président. A l’enseigne des huées qui l’ont accueilli au stade de Soweto en décembre 2013 lors du service à la mémoire de Mandela, il est patent que ce second mandat ne sera pas de tout repos.

La résidence secondaire du président sud-africain Jacob Zuma à NKandla dont le financement par des fonds publics a fait scandale.. © PHOTO/RAJESH JANTILAL

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