Enlèvements au Nigeria: «Il y a des conflits de personnalités»

Les familles des lycéennes enlevées le 14 avril ont été reçues par le gouverneur de l'Etat de Borno à Chibok, le 22 avril 2014.
© REUTERS/Stringer

Au Nigeria, une marche de protestation s'est tenue organisée ce mercredi 30 avril à Abuja pour retrouver les lycéennes enlevées le 14 avril à Chibok, dans le nord-est du pays. Un rapt de masse. Les parents dénoncent l’indifférence des autorités. Beaucoup de rumeurs laissent entendre, par exemple, que certaines lycéennes auraient été mariées de force à des membres de la secte islamiste. Entretien avec David Zounmenou, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS) basé à Pretoria, en Afrique du Sud.

RFI : Seize jours après leur disparition, la situation reste très floue sur le sort qui a été réservé à ces jeunes filles.

David Zounmenou : La situation reste confuse avec l’inquiétude des parents et des familles dont les enfants ont été kidnappés. Mais cela dénote également l’inefficacité des services nigérians qui continuent de nuire aux efforts de lutte contre Boko Haram. Ici on voit carrément le danger que représente la porosité des frontières quand 200 et même plus de personnes peuvent traverser la frontière sans se faire remarquer par les forces de sécurité du pays.

Est-ce que l’on parle là des frontières du Tchad et du Cameroun ?

Tout à fait parce qu'apparemment, la plupart de ces enfants auraient été distribués et donnés en mariage aux membres de Boko Haram qui se trouveraient de l’autre côté de la frontière du Tchad et du Cameroun, créant ainsi déjà un incident diplomatique entre les pays voisins puisque les sénateurs nigérians mardi ont ouvertement accusé le Cameroun et le Tchad, de ne pas être très coopératifs pour aider le Nigeria à retrouver les enfants qui sont perdus.

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Les familles, justement, ne sont pas contentes et on les comprend. Elles se posent beaucoup de questions : comment est-il possible que plusieurs dizaines, voire centaines de personnes soient déplacées sans que les autorités, les militaires, puissent en être avertis ou soient au courant ?

C’est une préoccupation majeure dans la lutte contre Boko Haram. Les services nationaux ou les services fédéraux nigérians ont fait montre de profonds dysfonctionnements. Il y a surtout manque de confiance en la capacité des forces de sécurité du Nigeria d’en venir à bout de cette organisation qui continue de mettre à mal la souveraineté et l’intégrité, sinon la sécurité des individus au Nigeria. Et c’est à cette question-là que le gouvernement fédéral devrait s’attaquer s’il veut vraiment avoir le dessus sur Boko Haram.

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Quel est le problème ? Est-ce un problème de décision, de moyens, de matériels ?

Non, c’est plutôt un problème de cohérence entre les différentes structures parce qu’entre les initiatives des militaires et les autres initiatives qui sont prises, il n’y a pas de cohérence. Le service de renseignement ne communique pas avec la police qui ne communique pas avec l’armée. Il y a des conflits de personnalités, il y a des tentatives de sabotage des efforts des uns et des autres. Tout cela nuit aux initiatives nationales pour défaire Boko Haram et restaurer la paix et la stabilité dans les trois Etats qui sont affectés par ce phénomène.

On parle de mariages forcés de l’autre côté de la frontière. Qui a relayé ces informations, des témoins, des villageois ou des organisations ?

Apparemment, il y a des groupes d’autodéfense qui se sont formés. Et c’est la raison d’ailleurs pour laquelle les familles de ces enfants ont été identifiées et kidnappées puisque les ravisseurs mentionnaient le fait que le sort qui est tombé sur eux émane de la décision de ces groupes d’autodéfense de se lever contre Boko Haram. Donc la punition se serait manifestée dans ce sens. Ces groupes d’autodéfense ont relayé l’information que la plupart des filles kidnappées ont été données en mariage aux membres de Boko Haram qui se trouveraient de l’autre côté parce qu’on les a vues dans la forêt, à quelques kilomètres des baraques et des centres militaires. Mais les autorités avisées n’avaient pas agi à temps pour arrêter les convois de véhicules qui transportaient les kidnappées vers cette destination.

Ce genre de kidnapping rappelle ce qui se passait dans d’autres régions d’Afrique. On pense en particulier à l’Ouganda avec le groupe de Joseph Kony. Est-ce qu’on peut comparer ces deux démarches ?

Il faut plutôt dire qu’il y a un changement de stratégie dans les initiatives de Boko Haram car  les institutions de l’Etat sont maintenant protégées. Il faut peut-être désormais tourner l’attention vers des cibles vulnérables, c’est-à-dire des populations, des écoles... C’est ça qui a motivé le gouvernement à donner des ordres pour que les écoles et les institutions non militaires, les institutions qui ne représentent pas vraiment l’autorité de l’Etat, soient protégées de façon plus efficace que par le passé.

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Alors, il y a une manifestation. Les parents sont en colère, des femmes sont en colère, comment réagit l'opinion à cette affaire sans précédent au Nigeria ?

L’opinion est surprise par le manque de réactions et de sévérité des autorités et de l’inefficacité des services fédéraux parce que quelques jours ont passé et on n’a toujours pas d’informations fiables sur les enfants kidnappés. On n’a pas non plus d’information sur leur nombre. Il y a véritablement un problème qui se pose au plus haut niveau de l’Etat et qui montre à quel point les autorités nigérianes ont échoué à assurer la sécurité de leurs citoyens, et surtout à coordonner pour essayer, ne serait-ce qu’informer les familles des efforts qui ont été entrepris jusque-là pour aider à retrouver les enfants qui ont disparu.

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