RDC: Soco cherche du pétrole dans le Virunga «malgré la loi»

L'affiche du film documentaire «Virunga», du britannique Orlando von Einsiedel.
© DR / Virunga Movie

Le documentaire « Virunga » dépeint la difficulté de la protection de ce parc naturel de l’est de la RDC, classé au patrimoine mondial de l’humanité. Outre les groupes armés, la journaliste Mélanie Gouby revient pour RFI sur l'enquête qu'elle a mené sur Soco International, qui cherche du pétrole à l'intérieur du parc au mépris des lois environnementales.

Protéger le parc des Virunga en République Démocratique du Congo est une activité à haut risque. La tentative d’assassinat du directeur du parc Emmanuel de Mérode l’a une nouvelle fois illustré, le 15 avril dernier. Depuis 1996, 140 gardes du parc sont morts. Plusieurs groupes armés sont en effet présents dans la région. Les projets d'exploration pétrolière menacent également l'immense réserve naturelle du parc des Virunga, qui a été classé au patrimoine mondial de l'humanité. C'est ce que montre « Virunga », un documentaire qui a commencé à être projeté dans plusieurs festivals à travers le monde. La journaliste Mélanie Gouby, qui a travaillé pour ce documentaire, a enquêté en particulier sur les activités de la compagnie pétrolière britannique Soco International qui cherche du pétrole à l'intérieur du parc.

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RFI : L’un des protagonistes de « Virunga », le documentaire pour lequel vous avez travaillé, le directeur du parc des Virunga, Emmanuel de Mérode, a reçu plusieurs balles dans le corps il y a quelques semaines. Avez-vous de ses nouvelles ?

Mélanie Gouby : Emmanuel a été évacué à Nairobi où il récupère et il est entouré de sa famille. Il va de mieux en mieux et il dit qu’il est prêt à retourner au parc dès que possible, pour reprendre son travail. Et il est encore plus déterminé à protéger le parc et à travailler avec les gardes.

Sait-on qui est derrière cette tentative d’assassinat ?

Il y a une enquête qui a été ouverte par les autorités congolaises. La région est évidemment assez dangereuse. Ce qui est sûr, c’est que c’était un attentat ciblé. Les attaquants ont clairement visé sa voiture et l’ont visé, lui.

Les réserves du parc de Virunga sont au cœur de toutes les convoitises. Il y a les groupes armés qui exploitent ces richesses de façon illégale. Il y a aussi les compagnies pétrolières, notamment la compagnie britannique Soco International, qui a obtenu en 2010 l’autorisation d’explorer une zone qui se situe à l’intérieur du parc alors, pourtant, que la prospection pétrolière dans le parc est interdite. Comment cela s’explique-t-il ?

Le gouvernement congolais a donné une concession à Soco en 2010 dont, effectivement, une partie est dans le parc, mais une autre partie est à l’extérieur du parc. C’est donc Soco qui a pris la décision d’aller explorer au cœur de Virunga, malgré la loi internationale. Le contrat de Soco stipule que la compagnie doit respecter les lois environnementales. Les lois environnementales congolaises y interdisent la prospection pétrolière. Donc, je pense que chacun doit répondre de ces décisions.

Emmanuel de Mérode est contre ce projet ?

En tant que fonctionnaire de l’Etat congolais, Emmanuel de Mérode a le devoir de faire respecter la loi congolaise et la loi internationale qui concerne le parc. Il a rempli son rôle de directeur du parc, de fonctionnaire de l’Etat congolais, en prenant les mesures nécessaires pour protéger le parc.

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Dans le documentaire « Virunga » vous avez enquêté sur les activités de Soco. Et vous le racontez, l’entreprise essaie de corrompre des responsables du parc pour qu’ils les laissent travailler dans le parc des Virunga...

Les informations que j’ai sont que, selon plusieurs sources, certains des cadres de l’Institut congolais pour la conservation de la nature, l’institution étatique qui est en charge de protéger les parcs, auraient reçu de l’argent de la part de Soco pour accompagner la compagnie pétrolière dans ses activités dans le parc. Et cela pendant plusieurs mois. Ce qui n’a pas été validé par leur hiérarchie. Il y a eu des menaces à l’encontre de certains gardes du parc qui ont refusé de laisser ces activités se dérouler.

Quels sont les liens entre Soco et les groupes armés qui sont actifs dans le Nord-Kivu ?

C’est complexe, pour une société pétrolière étrangère, d’arriver dans un endroit comme celui-là, de mener des opérations dans une zone où il y a plein de groupes armés. Dans la zone où Soco opère, il y a à peu près six groupes armés différents, que j’ai interviewés. Tous m’ont dit que si leur communauté ne bénéficiait pas des activités de Soco, ils ne pourraient pas laisser Soco mener leurs opérations à bien.

Ils veulent avoir leur part du gâteau ?

Ils veulent avoir leur part du gâteau.

Quel serait l’impact environnemental de ce projet d’exploration du parc ?

Là où ils explorent, c’est le Lac Edouard et la savane adjacente. C’est l’endroit où il y a la plus grande biodiversité du parc. Il y a des buffles, des éléphants, des hippopotames, des oiseaux rares. Beaucoup, beaucoup d’animaux… Là, ils en sont à l’étape sismique, qui a un impact relativement faible. Il s’agit d’ondes, des ultrasons, qui vont sonder la roche. Mais l’étape suivante est de forer un puits. Soco dit qu’il n’y a pas encore, pour l’instant, de plan de forage. Mais tous les experts diront qu’il faut forer un puits pour savoir s’il y a du pétrole et quelle est la qualité de ce pétrole. C’est inévitable.

A-t-on idée de combien pourrait rapporter ce projet ?

Pour l’instant on sait qu’il y a probablement du pétrole, mais on ne sait pas qu’elle en est la qualité ou la quantité. Il est donc impossible de savoir quels seraient le montant des barils et l’argent que cela pourrait rapporter. L’exploration n’a pas été conclusive dans le bloc miroir, de l’autre côté de la frontière en Ouganda. On peut donc penser qu’il n’y a pas de pétrole exploitable dans le Virunga en fait.

Et au-delà des explorations environnementales, est-ce que ce projet ne permettrait pas de donner, à terme, du travail aux gens de la région ?

L’activité pétrolière est une activité qui demande une main-d’œuvre qualifiée avec des expertises techniques, ce que la population locale, évidemment, n’a pas. Donc en termes d’emplois pour la population locale, ce sera très, très minimal.

Pour en savoir plus d’informations sur le documentaire « Virunga », du Britannique Orlando Von Einsiedel (dates et lieux de projection, équipe, etc.).