Les autorités nigérianes jugées incapables de faire face à Boko Haram

Les manifestations réclamant le retour des lycéennes enlevées par Boko Haram sont devenues quotidiennes au Nigeria. Ici, lors d'un sit-in à Abuja, le jeudi 15 mai.
© REUTERS/Afolabi Sotunde

A la veille du sommet de Paris, qui doit réunir samedi les présidents du Nigeria, du Bénin, du Tchad, du Niger et du Cameroun ainsi que des représentants américains et européens, un sénateur américain a fustigé la « lenteur inacceptable » du Nigeria. Les critiques sur l’incapacité des autorités nigérianes à retrouver les lycéennes enlevées et à faire face à Boko Haram se font de plus en plus vives, aussi bien dans la population nigériane qu’au sein des chancelleries occidentales.

Abuja, jeudi après-midi, à la veille de la visite annoncée du président Goodluck Jonathan, ce vendredi, à Chibok, où les quelque 220 lycéennes ont été enlevées par Boko Haram. A la jonction de la zone 3, devant un stand de journaux, en bord de route, quelques hommes discutent vivement, le regard élevé sur les grands titres. A la Une, comme tous les jours depuis un mois, l’enlèvement des lycéennes de Chibok, et les suites de l’affaire, révélatrices de l’insécurité ambiante.

Corruption au sein de l'armée

« Dites-moi pourquoi aujourd’hui il se passe ce genre de choses ? Je suis très, très en colère, parce que mes enfants ne sont pas protégés. Moi-même, je ne suis pas protégé. Il n’y a que les gens importants qui sont protégés par l’armée, la police. Et qu’en est-il de ceux qui ont moins de privilèges, et moins de relations, pour avoir l’armée en guise de sécurité ? », vitupère l’un d’entre eux. La corruption, vieux mal qui ronge le Nigeria. En ligne de mire de la colère populaire, les hommes politiques, mais aussi l’armée, de plsu en plus critiquée pour son incapacité à juguler l’insurrection de Boko Haram alors que son budget à plus que doublé ces deux dernières années.

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« Ce n’est pas nouveau. On sait tous que l’armée est corrompue. Mais la mutinerie, mercredi, a donné un signal : le gouvernement a dépensé des milliards, mais ça finit dans les poches de l’état-major. Les soldats, eux, ne perçoivent rien », s’emporte un autre homme. Mercredi matin, en effet, une mutinerie a éclaté dans une caserne de Maidiguri. Les autorités ont déclaré ce jeudi « mener l’enquête », mais, selon la presse nigériane, les soldats protestaient contre le manque de moyens matériels et leurs soldes impayées.

Une réponse « d'une lenteur inacceptable »

Des critiques récurrentes, qui ont également été au centre des auditions menées ce jeudi devant les sénateurs américains, qui ont entendu les responsables de l’aide apportée au Nigéria dans la recherche des jeunes filles enlevées par Boko Haram. Les Américains ont en effet envoyé sur place une équipe de 30 personnes, des civils et des militaires spécialistes du renseignement et du maintien de l’ordre, ainsi que des drones.

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De ces témoignages devant le sénat, il ressort que la coopération avec les autorités nigérianes n’est pas simple. Les élus et les responsables de l’administration américaine n’ont pas ménagé leurs critiques envers Abuja, comme a pu le constater notre correspondante à Washington, Anne-Marie-Capomaccio. Pour eux, la réponse est trop lente après les enlèvements et ils pointent l’incompétence de l’armée. « En dépit des offres d'assistance des Etats-Unis et d'autres partenaires internationaux, la réponse du gouvernement nigérian à cette crise a été d'une lenteur tragique et inacceptable », a ainsi brocardé le sénateur démocrate Robert Menendez, président de la commission des Affaires étrangères du Sénat. « J'ai appelé le président [Goodluck] Jonathan à faire montre du leadership que sa nation exige », a encore critiqué l'élu américain lors de cette auditition.

Le ministère américain de la Défense évoque « l'incompétence » de l'armée

« L’un de nos soucis les plus graves est l’incompétence de l’armée nigériane et l’échec du gouvernement nigérian à donner une ligne de conduite aux soldats pour changer de tactique », accuse ainsi Claire Friend, directrice Afrique au ministère américain de la Défense. « Les divisions [militaires nigérianes, ndlr] dans le Nord, et plus particulièrement la 7° division qui est confrontée à Boko Haram, montre des signes de peur réelle. Ils n’ont pas la capacité, l’entrainement et l’équipement que possède Boko Haram », continue-t-elle, jugeant que le groupe jihadiste « fait preuve d’une brutalité extrême et indiscriminée, et aussi brutales qu’aient été les forces nigérianes, Boko Haram l’a été encore plus. »

Claire Friend a également insisté devant les sénateurs américains sur les difficultés rencontrées par les équipes envoyées sur place par les Etats-Unis. « Nous avons fait beaucoup d’efforts dans le passé pour trouver des unités avec lesquelles nous pouvons travailler et, bien sûr, pour convaincre les Nigérians de changer leur tactique et leur technique envers Boko Haram », détaille la directrice Afrique du ministère américain de la Défense.

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Parmi les difficultés rencontrées : la nécessaire prudence dans le partage des données avec les autorités nigérianes, « à cause d’agissements regrettables que nous connaissons ». Les Américains sont ainsi très sélectifs dans les informations qu’ils transmettent aux Nigérians, et ne sont partagées que les informations qui « ne vont pas se retourner contre les civils ». « Plus simplement : nos renseignements ne doivent pas servir à commettre des violations des droits de l’homme », assène Claire Friend qui assure que, dans le cas de l’opération encours au Nigeria pour retrouver les jeunes filles enlevées par Boko Haram, « nous avons demandé des assurances, pour que les informations que nous transmettons soient utilisées dans le respect des règles humanitaires et des droits de l’homme. »

L'enjeu du sommet de Paris : couper les islamistes de leurs bases arrière

Ces virulentes critiques interviennent alors qu’un sommet extraordinaire consacré à la sécurité au Nigéria doit se tenir à Paris, ce samedi 17 mai. Outre les présidents du Nigeria, du Bénin, du Tchad, du Niger et du Cameroun, le chef de la diplomatie britannique, William Hague, la sous-secrétaire d'Etat américaine aux affaires politiques, Wendy Sherman, et un représentant de l'Union européenne seront également présents. Objectif du sommet : couper les islamistes de leurs bases arrière dans les pays limitrophes.

Cette réunion, demandée par le président nigérian Goodluck Jonathan, vise d'abord à faire prendre conscience de la menace que Boko Haram fait peser sur toute une région, et non plus seulement sur le Nigeria. Le groupe islamiste fait des incursions dans le nord du Cameroun, dans le sud du Niger ou encore le sud-ouest du Tchad. Le mouvement y trouve refuge, y pratique aussi le trafic d'armes et d'otages. Beaucoup soupçonnent Boko Haram d'avoir d'ailleurs exfiltré des lycéennes hors du Nigeria. Il s'agit donc d'empêcher les extrémistes de circuler librement, en renforçant la coopération entre les pays.

Paris souhaite que les Etats s'engagent pour sécuriser davantage leurs frontières, et échanger des renseignements. Des avancées d'autant plus nécessaires que certains pays n'ont pas forcément les moyens de faire face à une telle violence, et risquent une déstabilisation.

Diplomatiquement, la relation Nigeria-Cameroun sera cruciale. C’est dans le nord du Cameroun que des Français, la famille Moulin-Fournier et le père Vandenbeusch, ont été enlevés. Une gendarmerie y a encore été attaquée, il y a dix jours. Or, selon un bon connaisseur de la région, jusqu'à présent Yaoundé n'a pas vraiment mené d'actions d'ampleur pour contrer la menace. D'après cette source, les liens entre pouvoirs camerounais et nigérian sont gelés du fait, notamment, d'anciens conflits frontaliers. Une rencontre entre Paul Biya et Goodluck Jonathan serait donc bienvenue, ce samedi, à l'Elysée.