Nigeria: «Un sommet utile mais qui vient un peu tard»

Les chefs d'État des pays menacés par Boko Haram, au premier rang desquels le Camerounais Paul Biya (g.), lors du sommet de l'Elysée, le 17 mai 2014.
© REUTERS/Gonzalo Fuentes

Invités ce dimanche 18 mai d’une édition spéciale sur RFI, Antoine Glaser (écrivain), Jean-Baptiste Placca (RFI) et Louis Keumayou (président de l’Association de la presse panafricaine) ont salué la tenue à Paris d’une réunion entre les chefs d’État concernés pour contrer Boko Haram au Nigeria et dans la région. Certains ont cependant estimé que ce sommet de l’Elysée intervenait « un peu tard » face à une menace connue depuis longtemps.

RFI : Est-ce que Boko Haram avait jusqu’ici été sous estimé

Antoine Glaser (journaliste et écrivain français, spécialiste de l'Afrique) : Absolument. Pas par les autorités nigérianes mais au niveau international. Au niveau des équipements lourds, malheureusement ce sont les équipements de l’armée nigériane qu’ils ont récupérés, un certain nombre de militaires nigérians en ont d’ailleurs vendu aux membres de Boko Haram. Le problème de l’armée nigériane : 80 000 hommes extrêmement corrompus.

Mais en même temps, on ne peut pas dire que ça soit sous-estimé par les pays de la région. Tout le monde oublie que le 30 avril 2012 - il y a deux ans - les mêmes chefs d’Etat n’étaient pas à Paris mais à Ndjamena. Ils se sont tous réunis autour du président Idriss Déby. C’était une grande réunion sur la sauvegarde du lac Tchad. Il y en a un - je crois que c’est Idriss Déby - qui a dit « Mais attendez, il y a un vrai problème avec Boko Haram ! ». Et rien n’a été fait.

Ils avaient tous décidé à l’époque de mettre chacun un bataillon de 1 000 hommes. Il y avait toute une stratégie qui avait été élaborée. Aujourd'hui, on a l’impression vraiment que c’est « Retour vers le futur  ». On a l’impression qu’on remet toujours les mêmes dossiers sur la table. Boko Haram a été médiatisé par l’enlèvement des 200 lycéennes mais, très franchement, on ne va pas non plus découvrir Boko Haram…

Il a fallu attendre que 200 lycéennes se fassent enlever pour qu’on réagisse au niveau international ?

Antoine Glaser : Vous imaginez, pour Aboubakar Shekau, le chef de Boko Haram, c’est extraordinaire ! La Première dame des Etats-Unis avec sa pancarte « Bring Back Our Girls », c’était inespéré ! C’est incroyable ! Il a fallu cette médiatisation mais on ne va pas non plus faire comme personne ne savait ce qu'était Boko Haram ! Encore une fois, il y a deux ans, il y avait la même réunion, [...] donc ce n’est pas un sujet que l’on découvre. Mais peut-être qu’autour du « grand chef blanc » [François Hollande, ndlr], ça va donner cette mobilisation.

Oui mais à Ndjamena, il n’y avait pas la France, ni les Etats-Unis, ni la Grande-Bretagne...

Antoine Glaser : Il n’y avait pas la France, il n’y avait pas les Etats-Unis. Mais s’il faut vraiment, au niveau des Africains, de tous ces chefs d’Etat, venir à Paris, un samedi, pour pouvoir enfin faire quelque chose, c’est quand même assez dramatique ! Et c’est vrai que ce n’est pas très brillant !

Jean-Baptiste Placca.

Est-ce que l’on peut parler de retard à l’allumage ?

Jean Baptiste Placca (RFI) : Non, il faut prendre en compte le fait qu’il y a des tensions réelles même si elles ne donnent pas lieu à des déclarations virulentes entre le Cameroun et le Nigeria.

Justement, qu’est-ce qui bloque entre les deux pays ?

Jean Baptiste Placca : Le Nigeria a longtemps considéré qu’il était LA puissance africaine, surtout à une époque où l’Afrique du Sud était isolée et sous embargo. Il a donc régné dans cette région pendant longtemps. Puis il a eu des différends avec le Cameroun, notamment à propos de la presqu’île de Bakassi, ce que certains officiers nigérians considèrent comme inadmissible.

Goodluck Jonathan est le deuxième chef d’Etat « civil » depuis longtemps dans ce pays. Ce sont globalement des généraux nigérians qui ont dirigé cet Etat et ils supportent mal ce genre de situation. Ils ont encore en travers de la gorge la question de Bakassi. Et le Nigeria n’avait aucune envie de demander poliment, avec des déférences, des faveurs au Cameroun. Et le Cameroun n’avait aucune envie de rendre des services particuliers au régime en place au Nigeria.

Ce sommet servirait de médiation entre Goodluck Jonathan et Paul Biya ?

Jean Baptiste Placca : En fait, ce qui a le plus aidé, ce n’est pas la puissance indispensable de la France. C’est qu’entre-temps, il y a eu deux prises d’otages de Français qui ont permis à François Hollande d’établir des relations particulières avec Paul Biya. Et Paul Biya ne répond pas à toutes les convocations de ce type de cette façon-là. Il a répondu parce que, depuis les affaires d'otages français qu’il a aidé à libérer, [...] il estime être l’objet d’une certaine déférence de la part de la France. Il pense que « puisque ces gens me respectent, on peut avoir ». Et il est venu. Maintenant le débat général des Africains est : « Est-ce que c’est en France qu’il faut venir régler ce problème ? » Quand on a des difficultés et qu’on ne peut pas les résoudre seuls, on s’adresse à ceux de ses amis qui peuvent vous aider le plus facilement.

Louis Keumayou, vous êtes à Kagali. Le Cameroun et le Nigeria vont-ils pouvoir s’entendre ?

Louis Keumayou (président de l’Association de la presse panafricaine) : Oui parce que les relations n’ont pas toujours été aussi empoisonnées qu’on le pense entre le Nigeria et le Cameroun. Pendant la guerre du Biafra [1967-1970, ndlr], il a bien fallu que le Nigeria s’appuie sur le Cameroun pour pouvoir intervenir et contrer cette rébellion qui avait lieu sur son territoire. [...] Il faut ajouter qu’à l’impuissance des pays concernés, il y a aussi l’échec de l’Union africaine qui jusqu’à présent ne s'est pas du tout prononcée sur cette crise.

Antoine Glaser.

Antoine Glaser, dans votre dernier livre Africa France, vous montrez comment les dirigeants africains deviennent les maîtres du jeu dans leur relation avec la France. Là, avec ce qui s’est passé hier, est-ce que François Hollande ne reprend pas la main ?

Antoine Glaser : Bien sûr qu’il reprend la main parce que c’est lui qui accueille à Paris ces grands sommets. Tout le monde a réagi émotionnellement à l’enlèvement des lycéennes. Bien sûr que c’est très important et que les États africains n’ont pas toute la technicité requise, en particulier au niveau du renseignement satellitaire et autres. Mais, en même temps, il ne faudrait pas non plus que ça serve à masquer les problèmes d’un grand pays comme le Nigeria, qu’on ne parle que de Boko Haram et des jeunes filles.

Ce n’est quand même pas un hasard : le nord du Mali qui avait été abandonné à un moment donné, le nord de la Centrafrique qui avait été abandonné aux Janjawids, des milices arabes du Soudan, et maintenant le nord du Nigeria ? C’est un problème social de développement économique, avant tout. Après on peut discuter.

Est-ce que ce point-là a été suffisamment évoqué hier ?

Antoine Glaser : Rappelez-vous au Mali pendant l’opération Serval, François Hollande disait : « C’est le plus beau jour de ma vie politique ». Bien évidemment, il est embarqué, il est « embedded ». […] Il ne faudrait pas qu’il se fasse instrumentaliser, comme ses prédecesseurs, par des chefs d’Etat africains qui ne font pas ce qu’il faut dans leur pays et qui disent : « Vous voyez, on est toujours faibles ». Il ne faut pas exagérer, le Nigeria ce n’est pas la Centrafrique !

François Hollande l’a dit : Ndjamena servira de plateforme pour les interventions qui vont avoir lieu. Est-ce que ce n’est pas un bon moyen pour lui de tester le nouveau dispositif militaire qui a été redéployé après l’intervention au Mali ?

Antoine Glaser : Quand on voit qu’il n’arrive pas à mobiliser 800 soldats européens pour venir aider l’opération Sangaris en Centrafrique où - et c’est un vrai scandale ! - il n’y en a que 150 dont 50 Estoniens et 100 Français à nouveau. On voit bien que tout le monde a pris acte que l’Europe ne se préoccupe pas du tout de l’Afrique. Il n’y a que la France. On a l’impression que ce qu’on appelle « la mondialisation », en fait, ce sont des zones d’influences. Et la zone d’influence de la France, c’est l’Afrique.
 

Le Cameroun, axe essentiel

S’ils ont regretté que le sommet de l’Elysée ne soit pas intervenu plus tôt, les participants à l’édition spéciale de RFI ont souligné la nécessité pour les pays concernés de travailler ensemble pour lutter contre Boko Haram et notamment l’importance de la coopération entre le Nigeria et le Cameroun, l’axe essentiel du dispositif.

Amzat BOUKARI-YABARA (Chercheur au Centre d’études africaines de l’EHESS*)
« Le Nigeria a longtemps considéré Boko Haram comme un problème domestique, qui exigerait en tout cas des solutions locales. On se rend compte que Boko Haram, comme l’a souligné la réunion de Paris, n’est pas un problème national. C’est un problème régional qui peut avoir des répercussions même à l’international. La situation du Nigeria est très particulière : il s’agit du seul Etat anglophone de cette région-là. Donc le pays est entouré d’anciennes colonies francophones qui ont un système politique et militaire assez différent et qui ont également des moyens assez différents, pour la plupart liés à l’armée française.
Il était donc important d’un point de vue logistique et stratégique qu’un pays comme la France - qui est déjà intervenue au Mali et en Centrafrique et qui est également présente au Niger et au Tchad - puisse se positionner sur la question du Cameroun car le Cameroun est réellement central. C’est le point de passage entre plusieurs régions de l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique Centrale et cela a bien été souligné : Boko Haram est un problème qui ne concerne plus que l’Afrique de l’Ouest mais l’Afrique centrale également.

L’intérêt pour le Nigeria c’est réellement de développer cette coopération militaire avec le Cameroun. Avec Niamey, il y a déjà des actions stratégiques qui ont été mises en place. Des cellules dormantes de Boko Haram ont été démantelées au Niger. Au Tchad c’est un peu plus distant mais on peut penser que quelque chose va renaître autour du lac Tchad, une sorte de communauté des pays du lac. Mais le pion le plus important, c’était réellement le Cameroun, surtout l’extrême nord du Cameroun, qui est le point de passage et la base de repli de Boko Haram. »

Jean-Baptiste PLACCA
(RFI) : « Si le plan de coopération est appliqué, je pense que Boko Haram va être en difficulté parce que ce qui manquait, c’était justement la capacité à empêcher ce mouvement de trouver des points de repli dans les pays voisins parce que les régions frontalières de part et d’autre sont des régions peuplées. Après avoir commis des crimes au Nigeria, Boko Haram ne tombe pas dans une forêt ou dans un désert quand il passe par le Cameroun. Il tombe dans des régions habitées.

Cela signifie que si l’armée camerounaise patrouille comme il faut et qu’il y a une coordination, ils seront vite cernés, d’autant plus que les Américains et d’autres pays peuvent aider grâce aux satellites. Il fallait donc tenir ce sommet et il est essentiel que le président du Cameroun ait accepté de participer. On sait qu’il n’est pas coutumier des grandes réunions de ce type. Je pense que si ne serait-ce que le Nigeria et le Cameroun acceptent de coopérer, Boko Haram a du souci à se faire. »
 

* École des hautes études en sciences sociales

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