Nigeria: un sénateur critique l’inaction de l’armée face à Boko Haram

Des soldats nigérians dans les rues de Baga, dans l'Etat de Borno, en avril 2013.
© AFP PHOTO / PIUS UTOMI EKPEI

Mohammed Ali Ndume, sénateur de Borno dans le nord-est du Nigeria, où sévit Boko Haram, a claqué la porte du PDP (Parti démocratique du peuple) l’an dernier et porte un regard critique sur les autorités et l’armée nigérianes. Sa circonscription couvre la zone du lycée de Chibok, où plus de cent élèves ont été kidnappées le 14 avril.

RFI : Quel est l’impact des opérations de Boko Haram sur l’éducation dans votre Etat de Borno ? Peut-on parler de génération sacrifiée ?

Mohammed Ali Ndume : La plupart des écoles de Borno Nord sont fermées, celles de la périphérie de Borno Centre le sont aussi. Même chose pour plusieurs secteurs de Borno Sud. Le gouvernement a donc décidé de déplacer les élèves vers les zones considérées moins dangereuses du point de vue de la sécurité, c'est-à-dire dans la ville de Maiduguri, et dans ma zone aussi. Chibok faisait partie de ces zones jugées moins exposées. C’est pourquoi on a désigné Chibok comme centre d’examen pour environ 1 200 élèves issus de trois ou quatre secteurs différents.

C’était, on le sait maintenant, une très mauvaise décision. Qui est responsable ?

C’était une décision collective qui a impliqué le gouvernement et les parent d’élèves. Les parents d’élèves ont estimé que Chibok n’était pas sûr à 100%, mais qu’il fallait prendre le risque, car les examens sont la seule opportunité qui s’offre aux enfants pour sortir de la pauvreté. La plupart des élèves de ces écoles sont pauvres. Donc les parents ont décidé de prendre le risque, ils espéraient que rien n’arriverait aux élèves. Malheureusement, les choses ont mal tourné. De façon plus générale, on peut dire que dans mon Etat, tous les jeunes qui ont entre quinze et vingt cinq ans sont affectés par la menace des insurgés.

Une partie de la forêt de Sambisa se trouve sur votre circonscription. Boko Haram y a installé de nombreuses bases. Pourquoi l’armée n’a-t-elle pas pris l’initiative d’une gigantesque offensive pour porter un coup fatal à Boko Haram dans cette forêt ?

Vous avez raison. Avant, Boko Haram rayonnait surtout dans le nord de l’Etat de Borno. Quand l’armée a lancé son offensive, il s’est déplacé vers le centre. Il en a été chassé, il a été chassé des villes, comme Maiduguri, et il a gagné la forêt de Sambisa, qui est bien pratique aujourd’hui : le groupe s’y cache, fomente et lance des attaques à partir de la forêt. Mais quand Boko Haram s’y est réfugié, nous pensions que l’armée allait encercler les insurgés, nous pensions que c’était peut-être la fin de Boko Haram. Malheureusement, on attend toujours cette offensive finale. En attendant, Boko Haram s’étend, grignote du terrain. Les insurgés se servent toujours de la forêt comme base, mais ils s’étalent, prennent possession des villages, pour loger leurs combattants, et profitent des infrastructures sur les nouveaux sites qu’ils occupent. Deux petites villes de mon secteur, Gwoza et Damboa, sont tombées ainsi entre les mains de Boko Haram. Les villageois ont pris la fuite, et ceux qui ont été attrapés ont été enrôlés de force.

La capacité de nuisance de Boko Haram demeure intacte, douze mois après l’état d’urgence décrété dans trois Etats et un an après une offensive sans précédent de l’armée nigériane. Comment expliquez-vous ce manque de résultats ?

Dès le début, nous nous sommes plaints de la méthodologie adoptée par l’armée. Elle a choisi une approche que l’on adopte pour les guerres conventionnelles. Or, ce n’est pas ce type de guerre qu’elle doit mener. Elle fait face à des groupes issus, à l’origine, de la population civile, donc c’est un ennemi difficile à identifier. L’armée aurait dû s’appuyer sur les civils, gagner leur confiance, pour vaincre les insurgés. Au début, elle ne l’a pas fait. Heureusement, les jeunes ont pris les choses en main et ont constitué des comités de vigilance, car ce sont les locaux, et les jeunes surtout qui peuvent identifier les membres de Boko Haram, qui, souvent, ont le même âge qu’eux.

Les gens du Nord-Est estiment que l’armée nigériane est une force d’occupation ?

Je n’irais pas jusque-là. Mais c’est vrai que l’armée, souvent, ne s’est pas comportée comme une armée de libération. Les gens ont souvent eu l’impression que l’armée était une force qui, au lieu de protéger, opprimait. Mais depuis des mois, le dossier des abus perpétrés par l’armée préoccupe de plus en plus de monde, y compris en dehors de nos frontières. A force de dénoncer, de s’élever, les militaires ont commencé à changer de comportement. Ils tentent de regagner la confiance des civils qui sont si fatigués, si dévastés, qu’ils sont de nouveau prêts à coopérer et à faire tout leur possible, à leur niveau, pour que l’armée porte un coup fatal aux insurgés.

De nombreux officiels américains ont fermement condamné les abus de l’armée nigériane. Ils ont dit aussi qu’elle évitait l’engagement contre Boko Haram. Vous partagez leur point de vue ?

Ils ont raison. Mais les forces de sécurité refusent d’admettre cette vérité. La hiérarchie militaire doit cesser de nier à tout crin. Elle devrait plutôt ouvrir des enquêtes, se pencher sur ces allégations, et agir. Mais dès que l’on dénonce des violations des droits de l’homme, dès que l’on pointe des défaillances, des lacunes au sein de l’armée, on vous accuse de faire le jeu de Boko Haram. C’est très regrettable.

Vous avez fait parti d’une commission mise sur pied par le président pour régler les défis du Nord en 2011, et sur l’opportunité d’un dialogue avec Boko Haram. D’autres commissions ont été créées depuis pour se pencher sur cette question du dialogue. Elles ont toutes échoué. Est-il possible de ressusciter ce concept de négociation ou est-ce trop tard ?

Le dialogue fait partie de la guerre. Il vaut mieux tard que jamais. Si parler au diable permet de libérer les jeunes filles, je n’y suis pas opposé, même si je fais partie de ceux qui pensent que l’on ne doit pas négocier lorsque l’on est en position de faiblesse. Mais que faire d’autre quand vos mains sont liées ? Plus de deux cents jeunes filles ont été capturées. Il faut tout essayer.

Un plan d’action a été adopté à Paris par le Nigeria, ses quatre voisins, la France la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Tous se sont engagés à aider le pays à combattre Boko Haram. En tant que sénateur de la zone la plus affectée, vous y êtes particulièrement sensible ?

Toute action de la communauté internationale et toute initiative individuelle susceptible de nous aider à prendre le dessus sur les terroristes de la région nord-est la bienvenue. Cette aide nous a convaincus qu’il y avait de la lumière au bout du tunnel. Nous étions presque sur le point de perdre espoir, nous étions à deux doigts de jeter l’éponge, nous commencions à croire que notre gouvernement allait renoncer, et cette aide s’est manifestée, donc nous sommes très reconnaissants. Cette aide est vraiment la bienvenue.