Libye: «Même Kadhafi n’avait pas osé nous bombarder»

Un véhicule d’Ansar al-Charia durant les combats à Benghazi contre les forces du général Khalifa Haftar.
© DR

Coup de force, à Tripoli, des milices de Zintane, dimanche 18 mai, exigeant la dissolution du Parlement et le transfert des ses pouvoirs à la nouvelle assemblée constituante. Ces hommes ont dit agir de concert avec le général Khalifa Haftar qui, depuis Benghazi, a lancé une offensive contre les islamistes. Joint par RFI, Ahmed el Jazoui est le porte-parole de la coalition des révolutionnaires de Benghazi regroupant notamment la Brigade du 17 février visée par l’offensive lancée vendredi 16 mai par l'ancien général Khalifa Haftar contre des groupes d'islamistes à Benghazi.

Par David Thomson et Wassim Nasr

RFI : Avez-vous été surpris par l’attaque des unités du général Haftar contre vous, à Benghazi ?

Ahmed el Jazoui : Nous n’avons pas été surpris. Cette attaque était prévisible mais nous ne nous attendions pas à une telle violence ni à une telle puissance de feu. Les bombardements ont effrayé les civils. Ce qui nous a le plus choqué, c’est l’usage de l’aviation. Même Kadhafi, à l’apogée de sa répression, n’avait pas osé nous bombarder avec l’aviation pour frapper Benghazi.

De quel genre d’aviation ? Des avions de chasse et des hélicoptères de combat ?

Dès le matin avant le début de l’offensive, un avion Mig-23 a commencé par survoler la ville avant de bombarder la Caserne du 17 février et celle de Rafallah Chehati. Ensuite, des hélicoptères on frappé les mêmes cibles. L’offensive [de Haftar] a commencé avec ces frappes.

Ensuite, ses troupes ont commencé à investir les quartiers sud de Benghazi. Les troupes assaillantes sont venues de l’aéroport de Benina [de Benghazi] - dans la zone de Er Rajmah - et elles ont concentré leur attaque sur le quartier de Sidi Faraj où les accrochages ont commencé avec la brigade 319 de l’armée nationale libyenne - c’est une unité régulière qui dépend de l’état-major de l’armée - et lors de cet accrochage, un colonel a été tué. Très vite, nous avons mobilisé les rebelles pour réagir.

Pourquoi l'offensive est-elle partie de la région de Rajma, non loin de l’aéroport international de Benina à Benghazi ?

Depuis un moment, il [Haftar] a pris possession de la base aérienne de Rajma. Il y a eu plusieurs appels de l’état-major pour qu’il rende cette caserne et passe sous le commandement de l’armée nationale. Il a toujours refusé. C’est devenu sa base et le point de départ de son attaque. C’est là que se trouve le QG opérationnel de son offensive contre Benghazi.

Pensez-vous que le général Haftar a des soutiens internationaux, de Washington et du Caire par exemple ?

Nous disposons d’informations concordantes nous laissant penser qu’Haftar a bénéficié d’un soutien des Egyptiens. Je parle d’un soutien logistique important de leur part. Ce sont des informations concordantes mais je ne peux pas en fournir des preuves indéniables pour le moment. Cependant, nous sommes quasi sûrs qu’il a bénéficié d’un soutien logistique ou du moins d’une assistance technique au sein de son QG.

Quelle est votre relation avec les jihadistes d’Ansar al-Charia qui ont combattu à vos côtés ?

C’est un groupe qui a une idéologie propre. Concernant les derniers événements, tout le monde s’oppose à l’offensive d’Haftar, y compris les islamistes, les rebelles, des civils et aussi Ansar al-Charia. Tout le monde s’est senti concerné. Des habitants de toutes tendance ont participé à cet effort.

Pourquoi Ansar al-Charia et la Brigade du 17 février combattent-elles souvent côte à côte?

La relation existe. C’est comme toute relation entre habitants d’une même ville. Certains ont des tendances islamistes, d’autres des tendances libérales et parfois, au sein d’une même famille, on retrouve toutes ces tendances réunies. C’est tout à fait normal. Il y a une grande diversité depuis la révolution du 17 février. Le jour de l’offensive, tout le monde s’est mobilisé. La Brigade du 17 février et aussi Ansar al-Charia, surtout après le bombardement par l’aviation que nous avons subi. Ce n’est pas nous qui avons lancé les hostilités. C’est lui qui est venu nous chercher. Nous considérons qu’une force hostile nous a agressés et nous nous sommes unis pour faire face et défendre notre ville.

Avez-vous bénéficié d’un soutien des branches d’Ansar al-Charia de Derna ou de Syrte ?

Non. Seuls les combattants de Benghazi ont participé aux combats.

Le général Haftar justifie cette offensive par la vague d’assassinats dont il vous rend responsable. Qu’en dites-vous ?

Quelles sont ses preuves pour accuser les brigades de la ville et pour les attaquer ? Donnez-nous les preuves et les responsables et nous serons les premiers à les amener devant la justice. Nous aussi, nous sommes visés par cette vague d’assassinats. Tous les habitants de Benghazi sont concernés par ces assassinats, pas seulement les militaires. Ses justifications ne sont que des excuses pour justifier un coup d’Etat. Il l’a d’ailleurs clairement dit en affirmant qu’il ne reconnaissait pas les pouvoirs de l’Etat ni du Congrès ou du gouvernement ou encore de l’état-major. Haftar veut faire couler le sang. Il s’est passé la même chose au Tchad autrefois quand les jeunes Libyens ont été envoyés à la mort avec les mêmes discours. Nous, nous ne faisons que défendre nos familles alors qu’on nous attaque avec des avions et des chars. 


Renforcement. Les Etats-Unis ont renforcé leur dispositif en Italie afin d’être prêts à évacuer le personnel de leur ambassade en Libye si la situation s’aggrave dans le pays. Washington ne qualifie pas les actes du général Khalifa Haftar de coup d’Etat. Selon plusieurs experts, ce général dissident eut, par le passé, des liens avec la CIA. Mais Jen Psaki, porte-parole du département d’Etat a tenu à expliquer que les Etats-Unis n’ont pas de lien avec le militaire dissident.

Les défis auxquels la Libye doit faire face passent par le dialogue.
Jen Psaki, porte-parole du département d'Etat
21-05-2014 - Par Anne-Marie Capomaccio