En Libye, le général dissident Khalifa Haftar tente le coup

Le général Khalifa Haftar entouré de son "état-major" lors d'une conférence de presse, à Abyar, près de Benghazi, le 21 mai 2014.
© REUTERS/Esam Omran Al-Fetori

A un mois des élections législatives en Libye, le général Khalifa Haftar peut se vanter de multiplier les ralliements dans sa bataille contre les islamistes au pouvoir. Ce qu’il a appelé la bataille de la « Dignité » a mobilisé les chefs d'état-major de l'armée de terre, de l'armée de l'air et de la marine et plus récemment le ministre de la Culture. Accusé de tentative de coup d’Etat, le général dissident affirme ne répondre qu’à l’« appel du peuple ».

A 71 ans, à la tête de l’armée autoproclamée baptisée « armée nationale libyenne », le général retraité Khalifa Haftar est tout sauf un homme de l’ombre pour les Libyens. En 1969 il n’a que 26 ans quand, jeune militaire formé en URSS, il participe à la prise de pouvoir de Mouammar Kadhafi, guère plus âgé que lui, contre le roi Idris 1er. L’opération est rondement menée, en une seule journée et sans effusion de sang.

Loyauté bafouée

Quarante-quatre ans plus tard, les choses se présentent moins bien pour le général Haftar. Depuis les attaques du vendredi 16 mai et du dimanche 18 mai, à renfort d’hélicoptères et d’avions de combat contre les milices islamistes de Benghazi, puis contre le Congrès général national (CGN, Parlement) dont il exige la suspension, on dénombre déjà quelque 80 morts et 150 blessés. Le CGN focalise d’ailleurs le cœur des attaques du général dissident dans un pays devenu, selon lui, « un repaire pour les terroristes qui contrôlent les rouages de l’Etat ».
 

Le Congrès général national, plus haute autorité politique de Libye, après son saccage le 3 mars dernier. © REUTERS/Ismail Zitouny

Pour Khalifa Haftar, la solution réside dans la mise en place d’un « Conseil présidentiel », une étape nécessaire estime-t-il pour mener une période de transition dans une Libye en proie au chaos et aux violences depuis la chute du régime Kadhafi en 2011. Il assure cependant ne pas vouloir prendre le pouvoir, mais il juge indispensable la dissolution du CGN, la plus haute instance politique du pays, dominée par des islamistes, dont certains sont soupçonnés de complicité avec des groupes radicaux.
 
La pression qu’exerce le général Haftar sur les autorités libyennes ne tient certainement pas à une quelconque nostalgie de l’époque du Guide libyen. Si Haftar a été un compagnon de route loyal du colonel Kadhafi, leur amitié a volé en éclats lors du conflit tchado-libyen pour le contrôle de la bande d’Aozou (1978-1987), dont la Libye revendique la possession. Faits prisonniers en 1987 par les Tchadiens, le général Haftar et plusieurs centaines de ses hommes ont été alors purement et simplement abandonnés à leur sort durant trois ans par le dirigeant de la Jamahiriya arabe libyenne.
 
Ambition et pouvoir
 
Haftar et ses hommes devront aux Américains leur libération. Même si celle-ci n’est pas désintéressée, on prête en effet à Washington l'intention de les retourner pour renverser Kadhafi, le changement survenu à Ndjamena en 1990 où Idriss Déby est écarté par Hissène Habré tue le projet dans l’oeuf. Washington finira par exfiltrer le général et 350 de ses soldats vers les Etats-Unis. Haftar y passera 20 ans après avoir obtenu le statut de réfugié politique. Il se rapproche alors du Front de salut national libyen (FSNL) qui œuvre pour le renversement du régime libyen avec le soutien de Riyad et de Washington.
 
Le général revient en Libye en 2011 à la faveur du « printemps arabe ». Khalifa Haftar a alors l’ambition de prendre la tête de la rébellion depuis Benghazi, mais l’ancien ministre de l’Intérieur du dictateur déchu, Abdelfatah Younès qui avait aussi participé à la prise de pouvoir du Guide en 1969, lui est préféré. Quand Younès est assassiné en juillet 2011, nombreux sont ceux qui tournent leur regard en direction de Haftar, tant leur rivalité était évidente à tous.
 
Dès lors, le général Haftar prend du recul. Son passé qui conjugue à la fois une proximité avec Kadhafi puis avec les Américains ne prêche pas en sa faveur. Au Conseil national de transition (CNT) on se méfie de lui, redoutant son ambition sans limites et son goût du pouvoir. Certains craignent même qu’il n’instaure une nouvelle dictature militaire. Plus ou moins contraint, le général se fait plus discret tout en continuant à fustiger les islamistes. Jusqu’au 14 février dernier où il revient en première ligne en publiant sur internet une vidéo controversée dans laquelle il annonçait une « initiative » prévoyant la suspension des autorités de transition, une déclaration considérée par certains responsables libyens comme l'annonce d'une tentative de coup d'Etat. 

Ses derniers coups de force des 16 et 18 mai le remettent, avec son mouvement « Dignité », au cœur de la lutte qui agite la Libye entre les islamistes radicaux et les libéraux. Soutenu par l’Egypte du général Abdelfatah al-Sissi qu’un putschiste n’effarouche guère, Khalifa Haftar n’a pas réussi cependant à obtenir l’appui de son ancien protecteur américain qui dit n’approuver ni soutenir « les actions conduites sur le terrain ». Autrement dit, Washington attend de voir de quel côté l’arbre va tomber.