Tirailleurs sénégalais: les descendants racontent

Charles Diagne (né au Vietnam d'un père Tirailleur), est fier de l'engagement de ses arrières grands parents dans la Grande Guerre.
© RFI/Bineta Diagne

Les habitants des quatre communes (Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque) qui bénéficiaient de la citoyenneté française grâce à Blaise Diagne, leur premier député noir à les représenter à l'Assemblée nationale, ont lourdement contribué à la Première Guerre mondiale. Aujourd'hui, leurs descendants racontent ce qui leur reste de souvenirs de ceux qu'on appelait les « Tirailleurs sénégalais ».

Sur l'île de Gorée, l'ancienne maison où est né Blaise Diagne, chargé du recrutement des Tirailleurs et premier député noir à l'Assemblée nationale. © RFI/Bineta Diagne

L'île de Gorée, ancien comptoir colonial où transitèrent des esclaves en partance pour l’Amérique : ses maisons couvertes de tuiles et faites en partie de pierres volcaniques rappellent, aujourd’hui encore, tous ces hauts lieux de l'esclavage, éparpillés dans plusieurs coins de l’île. Charles Diagne, arrière-petit-fils d’un tirailleur de la Grande Guerre, vit dans l’une des cours les plus modestes, qui fut aussi la maison d’Urbain Diagne, ancien maire de Gorée de 1996 à 2001. « Il y avait une fierté à défendre le drapeau français. Pour eux, c’était défendre la patrie. Or à l’époque, la patrie c’était la France », dit-il d’un ton neutre, devant une galerie de photos en noir et blanc, sur lesquelles figurent des officiels dont Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal. 

Blaise Diagne, premier député africain à l'Assemblée nationale

De Blaise Diagne, premier député à l’Assemblée nationale qui participa au recrutement de Tirailleurs sénégalais, Charles en retient également une image positive : « Il nous a permis d’avoir un statut. Il a dit, nous sommes tous égaux. J’en suis très fier ». Mais les Goréens se souviennent aussi des contraintes liées à la Grande Guerre. Sophie Diagne, fille d’Urbain Diagne, est marquée par les pertes humaines suite au conflit. Des familles ont dû être recomposées. « Très souvent, explique-t-elle, il ne restait plus que des filles dans les foyers : plusieurs pères de famille sont restés au front. Les garçons ont alors dû seconder leurs mères qui étaient devenues veuves ».

Changement de décor. Rebeuss, un quartier populaire niché à l’entrée du centre-ville de Dakar. Une femme d’âge mûr prépare aux aurores une grande marmite de sauce d’arachide. Dans le patio, sous l’air encore assoupi de ce quartier populaire, Ababacar Thiam (né en 1954) trie une pile de journaux jaunis par le temps. Ce passionné d’histoire à la retraite caresse d’un air nonchalant la Une du Paris Dakar, journal créé par des Européens en 1933. C’est un legs de son père, Ousmane Thiam, bijoutier de son état, né le 11 octobre 1899 et qui a participé à la Première Guerre mondiale en tant que Tirailleur sénégalais.

Des preuves jaunis par le temps

Puis Ababacar étale sur ses genoux un dossier rempli de petites fiches. Il s’agit de plusieurs dizaines de certificats de visites établis dans divers hôpitaux militaires français au nom de son père. Son numéro de matricule, l’année, le lieu, la durée de son traitement. Tout y est consigné. Pour Ababacar Thiam, ces fiches sont une « preuve » de la participation de son père à la Grande Guerre. Comme de nombreux autres combattants africains, son père avait souffert principalement de problèmes oculaires et de bronchite. « A cette époque, raconte Ababacar Thiam, il y avait beaucoup de tirailleurs qui avaient été amputés à cause du froid. Mon père avait été interné dans un hôpital. A sa sortie, on lui a remis une enveloppe pour aller dans un autre hôpital... Dans le train, il s’est isolé dans une cabine et a déchiré l’enveloppe qu’on lui avait remise parce qu’il craignait d’être amputé. » Des anecdotes comme celles-ci, le vieil homme en a conservé des dizaines, qu’il emmagasinait étant petit, en écoutant les récits de son père, les soirs, après le dîner. « Nous n’avions pas la télévision, nous étions plus attentifs aux récits de mon père », précise Ababacar Thiam. Il était donc essentiellement question de « péripéties », vécues avec des compagnons de route mobilisés sur le front. Parmi eux, figuraient notamment le Grand Serigne de Dakar de l’époque, El Hadj Ibrahima Diop, ainsi que Moussa Ndour, alors imam de la mosquée de la rue Blanchot, quartier du Plateau, à Dakar.

Ousmane Thiam, ancien Tirailleur de la Grande Guerre. C'était un bijoutier influent de Rebeuss, avant d'être mobilisé. © RFI/Bineta Diagne


Des récits de guerre aux accents mystiques

Mais au-delà des anecdotes sur les à-côtés des attaques, sur la vie au front et sur les stratégies pour supporter le froid, Ababacar décrit son père comme un fervent musulman, qui lui transmettait des récits parfois très mystiques. Disciple du marabout de la confrérie tidianya d'El Hadj Malick Sy, son père raconte l’avoir « vu en songe », rapporte Ababacar de manière saccadée : le chef religieux lui aurait demandé des nouvelles de son fils parti à la guerre. « Mon père lui rétorqua que son fils était parti en Salonique.» Le côté spirituel revient également lors des grands moments de danger. Après la démobilisation, Ousmane Thiam et ses compagnons durent rentrer au Sénégal par bateau. En pleine navigation, on leur signala qu’un sous-marin allemand était dans les parages. On leur donna la consigne de rester proche du rivage pour pouvoir se sauver en cas d’attaque. « Mon père et le Grand Serigne de Dakar se sont alors mis à prier ensemble, se souvient Ababacar Thiam. Et finalement, ils ont pu rentrer sans être attaqués », raconte-t-il, le ton empli d’émerveillement.