Libye: «Je vois mal maintenant ce qui pourrait arrêter cette violence»

De la fumée s’échappe des immeubles après les intenses combats entre milices le 13 juillet près de l’aéroport international de Tripoli.
© Reuters/Hani Amara

Les combats qui impliquent des milices rivales ont fait une centaine de morts depuis deux semaines en Libye. L’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Espagne, les Pays-Bas ou encore les Etats-Unis, ont appelé leurs ressortissants à quitter le pays. Pour Patrick Haimzadeh, ancien diplomate français à Tripoli, auteur en 2011 de l’ouvrage Au cœur de la Libye de Kadhafi, paru aux éditions Jean-Claude Lattès, la situation est particulièrement critique.

RFI : Etes-vous encore en contact avec la population libyenne ?

Patrick Haimzadeh : Oui, je suis en contact avec certaines personnes. Aussi bien des gens qui ont rejoint les milices que d’autres qui sont extrêmement déçus et amers, qui ont cru à un moment donné en 2011 que la Libye se porterait mieux après Kadhafi et qui, maintenant, ont du mal à voir un avenir dans ce pays.

Et le quotidien pour les populations, comment se traduit-il aujourd’hui ?

Le quotidien à Tripoli commence à devenir de plus en plus difficile. Il y a un approvisionnement en carburant qui est extrêmement perturbé, donc il y a des files d’attente très importantes aux pompes à essence. Bien sûr les gens qui ont des armes essaient de passer devant… et ça entraîne des combats. Il doit y avoir le problème de l’électricité également, parce que ça dépend aussi de l’approvisionnement en hydrocarbure. La Libye n’est pas autonome en matière de pétrole raffiné.

Pour l’instant à Tripoli, au niveau des vivres, il y a encore de quoi faire. Les hôpitaux ne sont pas encore débordés, car ils ont l’habitude de s’adapter. Ils ont quand même vécu une guerre en 2011. Dans le grand sud par contre, il y a des gros problèmes d’approvisionnement. Donc il commence effectivement à y avoir des conséquences humanitaires.

Le climat s’est profondément dégradé, encore plus depuis les élections législatives du 25 juin où les islamistes ont été largement battus par la mouvance civile. Est-ce vraiment ces résultats qui ont mis le feu aux poudres ?

Non. Tout d’abord il faut savoir que depuis trois ans il y a une dégradation quasi constante de la situation sécuritaire après les quelques mois de grâce qui ont suivi la mort de Kadhafi. Ce que je pourrais dire c’est qu’il y a environ deux mois, il y a eu ce coup de force du général Haftar, qui est un ancien général dissident et de Kadhafi, qui a voulu engager le combat contre ceux qu’il a désignés comme étant des milices islamistes, en regroupant un petit peu dans cette mouvance toute la tendance islamiste, dont le spectre est très large.

Je dirais que cette action qui a commencé dans l’est a radicalisé les positions. Il y a une bipolarisation des combats entre ceux qui se prétendent proches de ces milices et qui ont une vraie légitimité révolutionnaire, puisqu’ils ont été au cœur des combats en 2011, et puis ceux qui ont fait allégeance, peut-être pas au général Haftar lui-même, mais en tout cas en cette opération du nettoyage de la Libye de toute la mouvance islamiste.

Je pense qu’il ne faut pas non plus donner trop de crédit à ces élections. Il faut savoir qu’il y a une participation qui n’a pas dépassé les 10 % pour l’ensemble du pays. Donc ces élections n’ont absolument aucune représentativité. Et donc ce clivage qu’il y a eu suite à l’action du général Haftar n’a fait que se renforcer. Les combats qui se déroulent à Tripoli en sont à mon sens aussi une des conséquences.

Vous évoquiez les milices. Qui compose aujourd’hui ces milices qui s’affrontent et que les autorités libyennes n’arrivent pas à contrôler ?

Je ne parlerais pas d’autorité libyenne puisqu’il n’y a pas d’autorité libyenne. Il n’y a pas de pouvoir central. C’est justement ça le problème. Donc effectivement, ces milices ont supplanté les autres acteurs.

Il y a eu des milices qui se sont constituées pendant la guerre de 2011 elle-même, pendant la guerre civile. Puis il y a eu des milices qui se sont constituées juste à la chute du régime, parfois même d’ailleurs par des gens qui s’étaient battus pour Kadhafi avant. Et puis il y a des milices qui se sont constituées après, justement pour occuper le terrain dans certaines zones. Donc je dirais que dans ces milices il y a différentes populations. Mais en tout cas, elles se caractérisent toutes par une même envie de défendre leurs intérêts, qu’ils soient politiques locaux, d’influence ou des intérêts économiques pour certaines.

Principale composante de la Libye, les tribus. Comment tout cela s’articule aujourd’hui ?

Là aussi c’est beaucoup plus compliqué que ça puisque les tribus ont une importance en zone rurale. En zone urbaine c’est autre chose. Parfois, il s’agit de petits chefs de guerre, de quartiers. Et des gens, encore une fois, qui ont acquis une légitimité comme chefs durant la guerre de 2011. Alors ensuite, effectivement, la milice devient parfois une seconde tribu pour des jeunes qui l’ont rejointe et qui trouvent une identité, une rétribution. Et puis aussi n’oublions pas qu’il y a une addiction à la violence. Chez certaines personnes qui se battent maintenant depuis trois ans, à chaque petite étincelle reprennent les armes et reprennent les combats.

Vous le disiez, la Libye n’a jamais été aussi divisée depuis 2011. Qu’est-ce qui pourrait aujourd’hui stabiliser la situation ?

Je ne sais pas. Ça fait plus de trois ans que je dis qu’effectivement la situation va s’aggraver, donc cette situation ne me surprend guère. Maintenant, savoir comment revenir en arrière, c’est extrêmement difficile. Une fois qu’on a dépassé un certain seuil de violence, il y a une logique effectivement de vendetta qui s’installe. Il faut venger les morts et puis plus de violence appelle toujours plus de violence.

Donc je vois mal maintenant ce qui pourrait mettre un terme à cette violence, si ce n’est au bout d’un certain nombre d’années, la lassitude. La lassitude de la violence comme on eu dans d’autres guerres civiles au Liban ou en Algérie, où effectivement, on a été trop loin et les gens ont eu envie de revenir à la paix civile.

Il y a quelques jours, le gouvernement se disait disposé à faire appel à des forces internationales pour rétablir la sécurité. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui peut encore intervenir de l’extérieur ?

Le gouvernement a dit ça, mais là aussi il dispose d’une légitimité très faible pour le faire. Et je pense que ce serait le scénario le pire, puisqu’une intervention étrangère ne ferait que radicaliser les positions des uns et des autres. Il y aurait des morts bien sûr, parce que les Libyens dans leur grande majorité ne veulent pas d’intervention sur leur sol.

S’il fallait envoyer des forces, ce serait en nombre considérable. Quand on voit le nombre de soldats qu’il a fallu pour à peu près contrôler le Kosovo, ce serait des dizaines, voire des centaines de milliers d’hommes qu’il faudrait. Il s’agirait de remettre le pays sous mandat de l’ONU. Mais je pense que c’est totalement irréaliste. A mon avis, avec une chance de succès très faible, puisque ça ne pourrait que de toute façon encourager la poursuite des violences.