Ebola: «On est assez désarmé pour lutter contre les virus»

En Sierra Leone, une campagne de prévention est menée pour lutter contre la propagation du virus Ebola.
© REUTERS/RomeroT./UNICEF

L’épidémie du virus Ebola ne cesse de gagner du terrain. Le cap des 1 000 morts a été dépassé en Afrique de l’Ouest. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a donc décrété une « urgence de santé publique de portée mondiale ». Entretien avec Sylvain Baize, directeur du Centre national de référence (CNT) des fièvres hémorragiques virales à l’Institut Pasteur de Lyon.  

RFI : Pour éviter la propagation du virus aujourd’hui, qu’est-ce que l’on doit faire pour freiner cette épidémie ?

Sylvain Baize : Il y a plusieurs choses à faire. La première, c’est de continuer ce qui est fait depuis le début de l’épidémie, c’est-à-dire d’isoler très rapidement les malades et de les hospitaliser pour éviter qu’ils transmettent la maladie à leurs proches ou à d’autres personnes ; de suivre les contacts pour les hospitaliser dès que les premiers signes de la maladie apparaissent, là encore pour éviter la propagation ; et puis maintenant peut-être, il va falloir aussi freiner les déplacements de population pour éviter justement l’apparition de foyers secondaires dans différents pays et dans différentes régions.

Est-ce que vous pensez que le virus est hors de contrôle aujourd’hui ?

Hors de contrôle, je ne l’espère pas. Aujourd’hui, on est néanmoins face à une situation très problématique et pour l’instant, les moyens qui sont mis en œuvre ne semblent pas suffire. Donc il va falloir mettre beaucoup plus de moyens si on veut réussir à endiguer cette épidémie.

Il y a déjà eu des épidémies d’Ebola bien sûr, mais jamais à cette échelle. Comment expliquez-vous la propagation si rapide de cette épidémie ?

Elle est due à plusieurs facteurs. Le premier c’est qu’on a diagnostiqué cette épidémie assez tardivement après son début, c’est-à-dire à peu près deux mois après le premier cas. Ce qui fait qu’au moment où on a su qu’on était confronté au virus Ebola, il était déjà un peu tard parce qu’il y avait déjà une grande dispersion des patients, un grand nombre de cas et beaucoup de régions touchées, y compris la capitale Conakry. Donc c’était déjà difficile à contrôler au début. Néanmoins, on a été à deux doigts de réussir à endiguer l’épidémie fin avril, début mai, où il n’y avait plus beaucoup de cas en Guinée. Puis malheureusement, le refus de certaines personnes d’hospitaliser leurs patients avait fait en sorte que certains malades n’ont pas été isolés et ont été à l’origine de la deuxième vague épidémique qui, on l’a vu aujourd’hui, s’est vraiment propagée dans différents pays.

Est-ce que vous pouvez nous rappeler comment se transmet le virus ?

Le virus se transmet uniquement par contact très proche avec les fluides biologiques d’un malade. C’est heureusement le cas pour le virus Ebola, on n’a pas de transmission par voie aérienne, ce qui permet d’avoir une transmission heureusement de proche en proche et pas trop problématique comme on pourrait le voir avec des virus respiratoires. Néanmoins, tant qu’on n’arrive pas à isoler tous les malades à les empêcher d’avoir une vie avec leurs proches, on va avoir une transmission de la maladie.

Les Etats-Unis ont administré un traitement à deux patients infectés. Est-ce le début d’un espoir pour les autres malades ?

C’est un espoir, je ne sais pas. Ce traitement a montré des résultats prometteurs sur des essais dans les modèles animaux. Donc uniquement quand il est administré très tôt après l’infection, c’est-à-dire dans l’heure, voire dans le jour qui suit l’infection, en tout cas avant l’apparition des symptômes. Est-ce que ce traitement est un espoir pour les patients ? On le verra. Pour l’instant, il est trop tôt pour le dire puisqu’il n’y a eu aucun essai fait si ce n’est les deux personnes. Pour l'instant, on peut difficilement conclure sur le fait que ces personnes aient survécu grâce au traitement ou bien parce que finalement elles font parties des 40 % ou 30 % de chanceux qui guérissent spontanément de l’infection virale.

Mais est-ce qu’il faut  généraliser ce traitement aujourd’hui ? Le docteur Peter Piot qui est le co-découvreur du virus Ebola réclame une entorse aux règles habituelles. Qu’en pensez-vous ?

C’est difficile d’avoir un avis sur cette question. Il y a plusieurs problèmes. Le premier évidemment, c’est un problème éthique. Est-ce qu’on a le droit de faire un essai clinique en court-circuitant toutes les règles habituelles qui gouvernent ces essais ? C’est déjà la première question éthique. C’est pour cela que l’OMS va réunir un comité d’éthique pour essayer de débattre de cette question qui est très épineuse, très délicate. Le deuxième problème, c’est tout simplement la disponibilité du traitement. Il n’est pas garanti que pour l’instant, la firme qui fabrique ce traitement soit en mesure de fournir suffisamment de doses pour traiter un grand nombre de patients. Et dans ce cas-là, si seules quelques doses sont disponibles, qui va les recevoir ? C’est encore là un autre problème éthique à débattre. En tout cas, cette question est ouverte, mais je me garderais bien de donner un avis là-dessus, je ne me sens pas compétent.

Est-ce que la propagation à de nouveaux pays est-elle possible aujourd’hui, et notamment à des pays occidentaux ?

Pour les pays occidentaux, je ne suis pas trop inquiet. On peut avoir évidemment des cas d’importation dans les pays occidentaux. On ne peut pas empêcher quelqu’un qui est en train d’incuber la maladie de prendre l’avion et puis d’arriver par exemple à Roissy. Cependant je ne pense pas qu’on aura une épidémie qui va apparaître dans les pays occidentaux puisque tout est mis en œuvre pour isoler très rapidement ces malades s’ils arrivaient sur notre territoire et faire en sorte qu’on n’ait pas de transmissions secondaires dans les pays occidentaux. Pour ça, je ne suis pas inquiet. En revanche, je suis plus préoccupé par la situation des pays limitrophes des pays actuellement touchés, puisque maintenant on voit que le Nigeria est également touché. Entre le Nigeria et la Guinée, le Liberia, la Sierra Leone, il y a d’autres pays qui ne sont pour l’instant pas touchés et qui pourraient l’être. Donc il faut vraiment être très prudents pour éviter la propagation à d’autres pays limitrophes d’Afrique de l’Ouest.

Ces pays ont pris d’ailleurs des mesures, notamment sur la circulation des personnes. Pensez-vous que ça suffit pour éviter une propagation du virus ?

Malheureusement, on ne peut pas faire grand-chose de plus. Il faut empêcher les gens de bouger. Il faut surtout empêcher les malades de se déplacer. Il faut vraiment faire en sorte que les populations acceptent d’isoler les malades. Ce n’est pas toujours le cas. Les frontières terrestres évidemment sont à surveiller de très près puisqu’on voit que les populations les passent très rapidement. Et elles sont à l’origine de la propagation de l’épidémie en Sierra Leone et au Liberia. Donc il faut vraiment surveiller ça de près. Malheureusement, on n’a pas beaucoup d’autres moyens à mettre en place.

Et sur les protocoles pour soigner les patients, est-ce qu’il y a des progrès à faire ? Je pense aussi au fait d’enterrer les morts avec certains rites. On dit qu’il y a eu une propagation de ce fait-là également ?

Effectivement, les funérailles et les rites funéraires associés à ces funérailles sont vraiment pour une grande part dans la transmission de la maladie. La maladie se transmet vraiment dans trois cas vraiment particuliers : le premier, c’est le soin aux malades dans la famille, avec les proches ; le deuxième c’est la transmission à l’intérieur de l’hôpital au personnel soignant lors de soins non ou insuffisamment protégés ; puis la troisième grande cause de transmission, c’est les rites funéraires, car ces rites amènent les gens à beaucoup toucher les corps qui sont très contagieux au moment du décès, à toucher les vêtements, nettoyer les corps, et du coup on a vraiment une forte transmission de la maladie au cours de funérailles. Les funérailles dans ces pays sont l’objet d’afflux de population qui vont venir et repartir ensuite dans leur village et transmettre la maladie dans d’autres villages qui n’étaient pour l’instant pas touchés.

Comment expliquer aujourd’hui qu’il n’y ait toujours pas de traitement efficace contre ce virus qui a été identifié il y a fort longtemps, en 1976. Est-ce qu’il faut plus de moyens ?

Bien sûr, il faudrait plus de moyens. Néanmoins on peut expliquer ce manque de résultats par plusieurs choses. La première c’est que le virus Ebola n’était pas jusqu’à présent un problème de santé publique. En 40 ans, on avait eu 2 000 cas donc évidemment il y avait d’autres pathologies qui étaient un peu plus prioritaires à traiter. La deuxième raison, c’est que ce virus doit être manipulé en laboratoire de haute sécurité type P4. Il y a peu de laboratoires dans le monde, en tout cas il y en avait très peu jusqu’à présent. Ce qui fait que peu de personnes étaient capables de travailler sur ce virus, à limiter aussi les recherches. Puis peut-être la troisième raison, c’est le fait qu’on est assez désarmé finalement pour lutter contre les virus. Si on sait bien lutter contre les bactéries avec les antibiotiques qui fonctionnent à peu près sur toutes les bactéries, pour les virus c’est un autre problème. Et finalement si vous regardez les maladies virales, on est assez désarmé. Il y a très peu de virus contre lesquels on sait vraiment lutter efficacement. Ebola évidemment est un problème aussi à ce niveau-là.