Burundi: les victimes de Gatumba demandent justice, dix ans après

L'une des victimes de la fusillade de Gatumba pleurée par sa famille, le 19 septembre 2011.
© AFP PHOTO/Esdras NDIKUMANA

C'était il y a dix ans, jour pour jour. Dans la nuit du 12 au 13 août 2004, un camp de réfugiés congolais banyamulenge est attaqué à Gatumba, tout près de Bujumbura, au Burundi. L'attaque fait 166 morts et une centaine d'autres blessés. Pour revenir sur ce massacre, Sonia Rolley a reçu Olivier Mandévou - lui-même survivant du massacre – qui préside l’association de rescapés de Gatumba. Elle l’a joint aux Etats-Unis où il est aujourd’hui réfugié.

RFI : Quel souvenir gardez-vous de la nuit du 13 août 2014 ?

Olivier Mandévou : Nous avions l’habitude d’entendre des coups de feu partout car il y avait des gens qui venaient souvent voler des vaches. Nous avons cru que c’était la même histoire. Subitement, nous les avons vu venir dans notre tente. Ils ont commencé par nous dire de sortir et tout de suite après, ils ont commencé à tirer en direction des tentes, à brûler les tentes, à utiliser des machettes pour tuer les bébés, pour tuer les mamans. Certaines mamans cachaient les enfants pour les protéger. Des enfants ont été brûlés vifs. C’était vraiment macabre.

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous réfugier au Burundi ?

Nous avons été attaqués dans nos villes d’Uvira et de Bukavu par des éléments de l’armée de la RDC et après cette attaque, nous avons été forcés de quitter nos villages et sommes allés dans les camps de réfugiés, au Burundi. C’était au mois de juin 2004. Deux mois après, le 13 août, le camp a été attaqué par les éléments rebelles des FNL d’Agathon Rwasa, des éléments Interahamwe – des gens qui ont commis le génocide au Rwanda – et par certains éléments des FARDC. Il y a des rapports qui ont été produits par les Nations unies et par Human Rights Watch qui l’attestent.

Après ce massacre, des gens ont été envoyés dans des différents hôpitaux au Burundi, au Kenya et au Rwanda. En 2007, un certain nombre de réfugiés rescapés ont été réinstallés aux Etats-Unis pour des soins médicaux et pour essayer de rétablir leur vie.

Dans les mois qui ont suivi, les Nations unies avaient parlé d’une attaque planifiée. Avez-vous senti des tensions avant la fameuse nuit du 13 août ?

Oui, il y avait des tensions. Il y avait des tracts où il était écrit que nous serions tués, mais c’était une chose que nous avions l’habitude d’entendre même au Congo. Cette fois-ci, après les tracts, les massacres ont surgi. C’était une chose qui avait vraiment été planifiée.

Qu’est-ce qui vous permet de dire que tous ces groupes et notamment les FNL d’Agathon Rwasa sont responsables ?

Les FNL d’Agathon Rwasa ont donné des interviews dans les médias, et notamment à la BBC et même en France où ils revendiquaient ce massacre. Il y a aussi les rapports produits par la MONUC, l’ONUB et la Commission des droits de l’Homme au sein des Nations unies. Tous ces rapports confirment le rôle primordial joué par les FNL d’Agathon Rwasa dans ces massacres. Par conséquent, ce qui nous dérange, nous les rescapés, c’est que Agathon Rwasa est toujours libre et que le gouvernement burundais ne fait rien pour arrêter ce criminel.

Pourtant, l’an dernier, au mois de septembre, le parquet burundais avait ouvert une enquête contre Agathon Rwasa. Avez-vous des nouvelles de cette procédure ?

Ils avaient promis aussi, en 2004, qu’ils allaient faire quelque chose là-dessus. Ils n’ont rien fait en 2004 et l’année dernière, ils nous ont promis la même chose et ils n’ont rien fait. C’est pour cela que nous avons décidé de recourir au gouvernement américain. Nous sommes allés au département d’Etat américain avec nos mémos réclamant que les Etats-Unis usent de leur forte influence auprès du gouvernement burundais afin que le criminel Pasteur Habimana et Agathon Rwasa soient arrêtés.

Vous savez, le gouvernement américain octroie, en ce moment même, une somme colossale au gouvernement burundais pour les élections. Eh bien, si le gouvernement burundais refuse d’arrêter les deux criminels, il faut que le gouvernement américain arrête d’octroyer une telle somme pour les élections.

Comment expliquez-vous l’absence de réactions des forces armées burundaises qui se trouvaient à proximité ?

Nous ne comprenons pas cette absence. Deux heures se sont écoulées pendant lesquelles ces gens tuaient sans que les membres de l’armée burundaise ne viennent au secours de ces réfugiés. Nous pensons qu’il y a eu une sorte de complicité. A l’heure actuelle, c’est toujours flou ; on ne comprend toujours pas. C’est aussi pour cela que nous exigeons qu’il y ait une investigation assez profonde.

Est-ce que vous êtes amer, aussi, vis-à-vis de la réaction de la communauté internationale ?

Nous sommes vraiment déçus. C’est une déception non seulement pour nous mais surtout pour toute la communauté civile de la région des Grands Lacs car le silence de la communauté internationale ne fait autre chose que promulguer la culture d’impunité dans la région. Il faut que justice se fasse car la justice est la meilleure façon de combattre l’impunité dans la région des Grands Lacs.