Visa pour l’image: le poème d’Anne Rearick à l’Afrique du Sud

Anne Rearick explique son travail à Visa pour l'image à Perpignan.
© ©Pierre René-Worms/RFI

Depuis 10 ans, Anne Rearick se rend en Afrique du Sud dans la banlieue sud du Cap. Elle assiste aux mariages, aux enterrements, à tout ce qui fait la vie quotidienne des habitants du township de Langa, à tout ce qu’il y a de plus sacré aussi. Avec son appareil photo, elle aime capturer les petits instants, les petits détails. Ses images carrées, en noir et blanc sont d’une infinie douceur. Exposée pour la première fois à Visa pour l’image, la photographe américaine nous raconte ce voyage intemporel, poétique et amoureux.

Quand démarre cette aventure sud-africaine, dans le township de Langa ?

J’ai commencé mon projet en 2004 et petit à petit, je me suis de plus en plus impliquée dans la vie du township. J’ai fait connaissance avec des gens qui sont devenus des amis. J’ai connu de plus en plus de familles.

Qui vous a permis de faire connaissance avec ces gens ?

Une femme qui s’appelle Cindy, que l'on voit d'ailleurs dans mon exposition. Elle travaillait comme domestique chez des connaissances. Je lui ai demandé si je pouvais venir avec elle dans le township, chez elle. C’est elle qui m’a introduit. Et grâce à elle, j’ai fait des connaissances plus rapidement. J’ai eu la confiance des gens grâce à elle.

Afrique du Sud, Cap-Occidental, Langa, mai 2012.
Dimanche après-midi dans le centre de Langa. Les hommes s’enivrent, les enfants jouent et des groupes de gospel chantent. © © Anne Rearick / Agence VU

Et pendant 10 ans, vous êtes revenue dans le même township ?

Au début je suis allée au township de Khayelitsha et Guguletu, et aussi à Mitchell's Plain . Mais j’ai préféré revenir au township de Langa. C’est l’un des plus vieux. Et aussi parce que je commençais à bien le connaître, à connaître les gens. Je m’y sentais plus en sécurité. Quand je marchais dans les rues. Les gens m’aidaient. Ils me disaient les endroits où je ne devais pas aller...Là où il y avait des gens dangereux. J’aime beaucoup le township de Langa. Il est confortable. Je m'y sens chez moi.

Votre travail est une photo de l’après-apartheid ?

J’ai commencé 10 ans après la fin de l’apartheid. J’ai senti qu’il y avait de l’espoir. Il y avait les élections. Les gens espéraient un travail. Ils voulaient une vie qu’ils avaient méritée…20 ans après, ils sont désabusés. Les choses n’arrivent pas assez vite. Le gouvernement est un peu chaotique, il me semble. La violence, c’est de pire en pire. En Afrique du Sud, le viol est fréquent. Les violences conjugales également. Il n'y a pas de travail, pas de futur, alors les gens sont désespérés. Et deviennent violents. Ce n’est pas dans leur culture. C’est juste une conséquence des problèmes économiques qu'ils rencontrent.

Vous avez eu peur ? Vous vous êtes sentie menacée ?

Je me suis fait agresser et on m’a volé mon appareil photo. Alors j’étais très en colère. Après, j’ai réalisé et j’ai eu peur. La colère et puis la peur. Mais pas plus que ceux qui vivent sur place.

Le fait d’inscrire ce reportage photo dans la longueur influe sur le rendu des photos ?

Je crois que les photos deviennent plus fortes, plus intimes. Peut-être plus honnêtes, plus profondes. Je « plonge » véritablement, je me permets d’aller plus loin.

Est-ce qu’il existe justement une bonne distance vis-à-vis des gens que l'on photographie ?

Il y a de toute façon une distance avec les personnes du township. Une distance culturelle, raciale, économique. Mais j’ai du respect pour eux et j’essaie de « plonger » vraiment dans leur vie... au plus loin qu’ils me le permettent. Et je suis vraiment privilégiée, car ils me laissent entrer dans des événements de leurs vies privées, les enterrements, les mariages...des moments sacrés pour eux.

Il y a une grande douceur, une grande sérénité dans vos images malgré l'insécurité ?

C’est ce que j’ai voulu montrer. J’ai voulu monter un côté plus complet de la vie quotidienne. On connait déjà le côté dur, violent, la pauvreté, le désespoir en Afrique du Sud. J’ai voulu compléter l’image que l’on a de ce pays.

Afrique du Sud, Khayelitsha, 2004. © © Anne Rearick / Agence VU

Pourquoi ce format carré ?

Ça fait longtemps que je travaille en carré. L’une des premières personnes que j’ai admirées pour son travail c’était Dorothea Lange, Diane Arbus. J’aime beaucoup la pellicule plus large, les détails, la façon dont la peau ressort. Je vois très bien en carré. Le peintre Vermeer ne faisait pas non plus du 24x36 !!! C’est mon format. J’essaie de changer mes habitudes. Mais je reviens toujours au format carré.

Quel appareil photo ?

Un appareil Hasselblad argentique…Je travaille toujours en argentique.

On a du mal à dater vos photos...

Je crois que c’est moi qui implique cela. Je cherche quelque chose d’intemporel. Des choses poétiques. Universelles.

Vous allez retourner en Afrique du Sud ?

Oui je vais y retourner, car je veux garder le contact avec les femmes surtout. Ces femmes avec qui j’ai un rapport très fort. Je veux les suivre. Je vais peut-être aller sur la côte ouest, en territoire xhosa, car c’est rural. C’est moins violent. C’est le rêve des gens du township de retourner là-bas. Construire une vie là-bas. Mais la plupart n’y arrivent pas. Je vais retourner là bas. ..Je n’ai pas le choix maintenant. J’aime ces gens. J’aime leur ouverture d’esprit. Leur foi, leur amour et leur amitié.

Chroniques d’un township, d’Anne Rearick à Visa pour l’image, à Perpignan, jusqu'au 14 septembre

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